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quatre fois en vingt ans, ne permet guère de l’espérer. On prédit qu’elles seront incendiées, à la première grande crise commerciale, par les mêmes ouvriers que les étrangers font vivre aujourd’hui. Le salaire est le seul lien qui existe entre ces ouvriers et les négocians anglais ; ce lien brisé, les étrangers deviendront des ennemis pour les travailleurs chinois.

Une rue étroite qui aboutit à un hôpital fondé par les missions protestantes sépare la factorerie anglaise projetée de celle des Américains. Celle-ci est en ce moment la seule belle et réellement convenable. C’est un assemblage de vastes bâtimens qui, à l’extérieur, ne paraissent en former qu’un seul, dont la large et élégante façade contraste vivement avec tous les édifices chinois des alentours. Elle présente cinq grandes entrées qui conduisent dans autant de longs passages bordés de maisons d’habitation, de magasins et de bureaux. Ces passages se continuent dans toute la longueur de la factorerie, jusqu’à la rue qui la borne de l’autre côté. La plupart des locataires occupent des logemens commodes, spacieux, élégamment meublés. Le haut des maisons forme terrasse du côté de la rivière : c’est là qu’on va respirer la fraîcheur du soir et contempler la scène animée que présente le voisinage. La maison du consul des États-Unis, M. Forbes, se distingue par sa façade ombragée de quelques grands arbres. Une belle esplanade règne en face de la factorerie et la sépare d’un parc appelé Jardin américain, au centre duquel s’élève un énorme mât de pavillon, jadis surmonté d’une girouette. Les Chinois attribuèrent la plus funeste influence à cette flèche inoffensive, dont la pointe se dirigeait alternativement vers les divers quartiers de la ville ; toutes les maladies, tous les malheurs, furent bientôt imputés à la pauvre girouette, contre laquelle une émeute en règle éclata en mai 1844. Il y eut des coups de fusil tirés, un Chinois tué et trois blessés. Enfin les Américains firent sagement descendre la girouette, et tout rentra dans l’ordre. Le Jardin américain, entouré de murs, traversé de plusieurs allées plantées de fleurs et d’arbres de toute espèce, est la seule promenade que les étrangers possèdent à Canton. Aussi y rencontre-t-on tous les soirs une nombreuse société.

Après la factorerie américaine, en remontant toujours à l’ouest, on traverse une rue ou plutôt une place où sont toujours réunis un grand nombre de badauds chinois, des marchands de comestibles, des diseurs de bonne aventure, des raccommodeuses d’habits et des barbiers. Les passans s’y arrêtent d’ordinaire pour lire les affiches rouges placardées contre les murs d’un vaste édifice, qui présente, dans ses longues fenêtres terminées en plein-cintre comme dans son entablement orné de corniches élégantes, et surmonté de clochetons arqués, un curieux spécimen de l’architecture chinoise. Cette place aboutit d’un côté à un débarcadère, de l’autre à un grand passage appelé par les Anglais Old-China-street, et à l’entrée duquel on voit, dans une espèce de corps-de-garde, un petit autel consacré à quelque génie tutélaire. Old-China.street est pavé de dalles et bordé de belles boutiques où se trouvent réunis les divers objets de curiosité, laques, porcelaines, meubles, peintures, que les étrangers viennent acheter à Canton. Les boutiques d’Old-China-street sont presque exclusivement affectées aux voyageurs ; leurs propriétaires se tiennent ordinairement à la porte pour saluer les passans et les engager à venir faire des emplettes. Les maisons n’ont qu’un étage ; elles sont toutes construites et distribuées de la même manière. Les enseignes, écrites en anglais, se composent de petites plaques carrées, disposées obliquement à l’entrée