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LE MÉDECIN.

Les paupières sont saines, le blanc de l’œil est clair, toutes les veines sont en ordre, les nerfs et les muscles ne sont point affaiblis. (S’adressant à George.) Ne vous inquiétez pas, vous guérirez. (S’adressant au père et à part.) Il n’y a plus aucun espoir. Regardez la prunelle, monsieur le Comte, complètement insensible à la lumière. Affaiblissement complet, ou plutôt paralysie du nerf optique.

GEORGE.

Tout me paraît entouré d’un noir brouillard.

LE COMTE.

Hélas ! l’œil est ouvert, et il ne voit pas, il est sans vie.

GEORGE.

Quand je baisse les paupières, je vois mieux que lorsqu’elles sont levées.

LE MÉDECIN.

La pensée a tué le corps. Une catalepsie est à craindre.

LE COMTE, reconduisant le médecin et à part.

Tout ce que vous voudrez. La moitié de ma fortune si vous guérissez mon fils.

LE MÉDECIN.

Ce qui est désorganisé ne peut plus se réorganiser. La science est impuissante. (Il prend sa canne et son chapeau.) Agréez mes salutations, monsieur le Comte, il faut que je me rende maintenant chez une dame qui a la cataracte.

LE COMTE.

Ayez pitié de nous, ne nous quittez pas encore.

LE MÉDECIN.

Peut-être êtes-vous curieux de savoir le nom de cette maladie ?

LE COMTE.

Tout espoir est donc perdu ?

LE MÉDECIN.

Cette maladie s’appelle en grec amaurosis. (Il sort.)

LE COMTE, embrassant son fils.

Mais tu vois encore un peu ?

GEORGE.

J’entends ta voix, mon père.

LE COMTE.

Regarde par la fenêtre, il fait beau temps, le soleil donne.

GEORGE.

Je vois comme des formes qui se roulent et passent entre ma paupière et ma prunelle ; il me semble apercevoir des figures que je connais, des endroits que j’ai déjà vus, des feuillets de livres que j’ai lus.

LE COMTE.

Alors, tu vois encore !

GEORGE.

Oui, avec les yeux de mon ame ; mais les autres à tout jamais sont éteints.

LE COMTE, tombant à genoux, après un moment de silence.

Devant qui me suis-je agenouillé ?… À qui dois-je demander réparation du