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LE NÉOPHYTE.

Allons, que chacun se remette au travail ; et toi, livre saint, voile ta face pour que le regard d’un maudit ne souille pas tes feuilles. (Il cache le Talmud.) Qui est là ?

UNE VOIX, derrière la porte.

Ami : ouvrez, au nom de la liberté !

LE NÉOPHYTE.

Frères, aux marteaux et aux cordes… (Il ouvre.)

LÉONARD, entrant.

Je vois que vous veillez, et que pour demain vous aiguisez vos poignards : c’est bien. (S’approchant de l’un d’eux.) Et toi, que fais-tu dans ce coin ?

UN DES NÉOPHYTES.

Des cordes, citoyen.

LÉONARD.

Tu as raison, frère. Celui qui, dans la guerre, ne tombera pas par le fer finira.par la corde.

LE NÉOPHYTE.

Mon cher citoyen Léonard, c’est donc décidément demain que l’affaire aura lieu ?

LÉONARD.

Que celui de vous qui a compris et tenté le plus fortement, que celui-là vienne à moi ; j’ai à lui parler.

LE NÉOPHYTE.

J’y vais. Et, vous autres, ne cessez pas de travailler. Jankel, je te charge de les bien surveiller. (Il sort avec Léonard.)

CHOEUR DES NÉOPHYTES.

Cordes et poignards, bâtons et sabres, œuvres de destruction que nos mains ont fabriquées, vous ne sortirez d’ici que pour leur perte ! Dans les campagnes, ils égorgeront les seigneurs ; aux arbres des jardins et des forêts, ils les pendront, et, l’œuvre de destruction accomplie, à notre tour nous les égorgerons et les pendrons. Les méprisés se lèveront dans toute leur colère, drapés dans la gloire de Jéhovah. Son verbe est notre salut. Pour nous son amour, pour eux la destruction et la colère ! Crachons trois fois sur leur perdition, trois fois anathème sur eux !

Une tente. — Des verres et des bouteilles dispersés.
PANCRACE.

Une cinquantaine de ces brutes se sont réjouies ici, ont fini l’orgie. A chacune de mes poses, à chacune de mes paroles, ils ont crié : Vivat ! Mais parmi eux y a-t-il un seul qui ait compris la portée de mes pensées, qui ait entrevu le bout du chemin dont ils inaugurent si joyeusement l’entrée ? Oh ! fervide imitatorum pecus ! (Entrent Léonard et le néophyte.) Connais-tu le comte Henri ?

LE NÉOPHYTE.

Grand citoyen, je le connais de vue, mais je ne lui ai jamais parlé. Seulement je me souviens qu’allant un jour à la Fête-Dieu, il m’a crié : Gare ! en me lançant ce regard méprisant d’un aristocrate. Aussi, dans mon ame, lui ai-je voué une corde.