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de l’aspect terrifiant du bison furieux et blessé. À chacun de ses mouvemens, des ruisseaux de sang s’élançaient de droite et de gauche, empourprant les flots de sa crinière noire ; une écume sanglante rougissait ses naseaux, dont le formidable sifflement retentissait toujours plus près de nous. L’autre bison le devançait, couvant de son œil stupide et féroce le mouchoir que le vent de la rivière agitait seul, car le chasseur était, comme moi, la carabine à la main. Une minute de plus, et nous allions avoir à nous défendre contre ces deux animaux irrités. Heureusement, quelques secondes après, le bison blessé s’abattit lourdement et expira. — Feu ! s’écria le chasseur. Atteint de trois balles dans la tête, l’autre bison s’arrêta, tomba et vint heurter le sol presque à la crête du talus qui nous protégeait. Joaquin arrivait au petit trot, frais et souriant comme le cavalier qui vient dans un manège de faire admirer toutes les qualités de son cheval. Il examina le dernier cibolo tombé.

— Vive Dieu ! dit-il, vous avez logé vos deux balles dans sa tête, et ce n’est pas trop mal pour un débutant. Quant à moi, désormais je ne veux plus chasser le bison qu’à cheval.

— Pas avec le mien, j’espère, me hâtai-je de répondre, car c’est un miracle que le pauvre animal ait échappé aux cornes des cibolos.

— Je comptais cependant ne pas m’en tenir là seulement avec votre cheval ; mais la première fois que je trouverai l’occasion de me monter convenablement, je ne la manquerai pas. Eh ! par Dieu ! je crois que la Providence a exaucé mes vœux, car voici précisément un cheval qu’elle m’envoie, tout sellé, tout bridé, ma foi !

Nous vîmes en effet un cheval tout bridé, tout sellé, qui galopait vers la rivière presque aussi rapidement que s’il eût fui devant un troupeau de cibolos. Les larges étriers de bois qui battaient ses flancs l’excitaient encore à courir plus vite. Sa course avait dû cependant être déjà longue, à en juger par l’écume et la sueur qui baignaient son poitrail. Le cavalier qui venait en toute apparence d’être désarçonné ne pouvait être que bien loin de nous.

— Si je ne me trompe, s’écria Joaquin, c’est le cheval du voyageur qui nous a annoncé la visite de l’ours. Il lui sera arrivé malheur dans la savane ; car, bien qu’il ne fût pas très brave, il paraissait être trop bon cavalier pour s’être laissé jeter par terre. Vous me permettrez bien, j’espère, d’user encore de votre monture pour m’approprier celle-là.

En disant ces mots, le boucanier détacha la reata roulée autour du cou de mon cheval, fit un nœud coulant à l’extrémité de la corde et s’élança à la poursuite de l’animal échappé. Avec l’habileté qui distingue les cavaliers mexicains, il eut bien vite jeté son nœud coulant sur le cheval fugitif, qui, se sentant pris, s’arrêta et se laissa emmener