Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/670

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du détroit ; le plus grand nombre s’adonnent à un commerce dont la plume des pétrels est le principal élément. Ces oiseaux visitent les îles chaque année, au mois de novembre, pour déposer leurs oeufs. La ponte des femelles est seulement de deux oeufs, assez semblables, à ceux d’une oie pour la grosseur et le goût. Le mâle couve le jour et la femelle la nuit, chacun allant à son tour chercher sa nourriture aux bords de la mer. Les nids sont enfouis dans le sol à deux ou trois pieds de profondeur ; ils sont si rapprochés les uns des autres, qu’on ne peut faire un pas sans mettre le pied dans une de ces excavations. La recherche de ces nids est plus dangereuse que fatigante : des serpens se glissent souvent au fond des trous où ils sont déposés. Les colons ont d’autres moyens d’attraper les pétrels. On choisit l’heure matinale où tout l’essaim court au bord de la mer : on bâtit une sorte de mur, au-dessus duquel les jeunes oiseaux ne peuvent s’élever ; après d’inutiles efforts, ils finissent par s’abattre dans des fossés creusés le long de la muraille. La plume du pétrel est d’une qualité inférieure à celle de l’oie. Si on ne la prépare avec un soin très minutieux, elle conserve toujours un peu d’odeur. Elle valait autrefois 1 franc environ le demi-kilogramme ; elle est tombée à 50 centimes. Il faut la dépouille de quarante oiseaux pour former un kilog. Ainsi quatre chaloupes chargées de trente sacs, pesant chacun 15 kilogrammes, contiennent la plume d’environ dix mille oiseaux. Quel carnage pour un gain de quelques centaines de francs ! La chair des pétrels est presque entièrement perdue ; les settlers en conservent seulement une petite quantité pour leur nourriture. Deux fois par an, des barques portent à Launceston, dans la Tasmanie, les produits des îles du détroit.

Sur quelques parcelles du sol, on cultive du blé et des pommes de terre. Le blé n’y réussit pas trop mal, et les pommes de terre y viennent admirablement. En somme, les straitmen ont, comme on voit, peu de ressources ; ils sont riches pourtant, parce qu’ils ont encore moins de besoins. Dans leurs voyages à Launceston, ils ne rapportent jamais de boissons alcooliques. Une fois rentrés sur leurs plages solitaires, ils observent une rigoureuse tempérance.

Quel rôle est destiné à remplir cette race étrange, issue de mères arrachées à la vie sauvage et de pères que la civilisation avait flétris ? La jeune population du détroit rend déjà et elle rendra de plus en plus de grands services à la marine marchande. Nés au sein des tempêtes, les fils des condamnés sont devenus d’intrépides marins ; plus d’une fois ils ont sauvé des navires d’un naufrage inévitable : on les voit, sans pâlir devant cette mer orageuse qu’ils ont l’habitude d’entendre gronder, monter par tous les temps sur leurs barques légères, en dépit des écueils et des ouragans. Ils sont fort estimés sur les baleiniers à case de la vue subtile du sauvage qu’ils unissent à une rare dextérité