Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 19.djvu/449

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teurs l’ont tenté du moins ; ils sont les ouvriers intelligens de cette rénovation plutôt préparée qu’accomplie encore du théâtre comique de l’Espagne. On sent comme une force nouvelle qui s’essaie dans le Muerete y veras de Breton, l’Hombre de Mundo de Vega, la Rueda de la Fortuna de Rubi.

C’est résumer exactement et montrer dans ses nuances modernes les plus vives la comédie espagnole que de la personnifier dans ces hommes distingués qu’un caprice du hasard est allé chercher bien loin l’un de l’autre pour les réunir sur la scène. L’un, Breton de los Herreros, est né dans un petit village des frontières de la Navarre ; l’autre, Ventura de la Vega, est un Américain de Buenos-Ayres ; Rubi est Andaloux. Le reste de leur biographie se réduirait à peu de chose, — à quelques incidens obscurs, à quelques emplois gagnés ou perdus au jeu des révolutions, à cette suite de succès et d’échecs qui sont le lot de tout écrivain dramatique, et que Térence appelle dans le prologue de l’Hécyre la douteuse fortune de la scène, — dubiosam fortunam scenicam. Ce qui est à observer, c’est que leur renommée date des récentes agitations politiques ; leur talent a mûri dans cette atmosphère troublée, et il en porte la trace dans ses qualités comme dans ses faiblesses. Il a le goût de la nouveauté, et il fléchit à chaque pas sous sa propre incertitude, sous son inexpérience ; il vise à être lui-même, et il s’empreint involontairement de couleurs factices au milieu de l’invasion des influences étrangères. La verve comique, on le voit trop, a peine à se dégager libre et originale de cette multitude de courans contraires qui se partagent l’Espagne. Les œuvres de ces écrivains ne sont point indignes cependant d’être comptées dans l’histoire littéraire contemporaine, et on ne peut que s’affermir dans cette vue intelligente et équitable, si l’on considère combien l’art comique s’est peu relevé dans l’Europe moderne et est peu au niveau des autres branches de la littérature, — la poésie lyrique, le roman, le drame lui-même. Jetez, en effet, les yeux sur tous les points : la comédie n’a point donné signe de vie en Italie, dans cette Italie où de vigoureuses productions tragiques ont réussi pourtant à se faire jour. En Angleterre, malgré la liberté qui y règne et qui semble une condition plus favorable, à peine peut-on distinguer quelques essais équivoques et ternes. Le travail auquel l’Allemagne est en proie depuis Goethe est trop compliqué pour laisser place à cette ironie supérieure et féconde qui a besoin de sagacité pour discerner les mobiles humains, de clarté pour les reproduire et les mettre en lutte. Peut-être d’ailleurs ce génie nuageux est-il peu propre, dans son essence, à un tel genre ; les étranges méprises de M. de Schlegel sur Molière ne permettraient guère d’en douter. L’Espagne est aujourd’hui, après la France, le pays où le théâtre est le plus florissant, — ou, si l’on veut, le moins en décadence. Il y a surtout un progrès à noter, c’est la