Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 21.djvu/23

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se plaît à la reconnoître, et sans balancer. » Mais ici il devient évident que la vue du chevalier s’agrandit, qu’il est sorti de l’empire de la mode ; son savoir-vivre s’élève jusqu’à n’être qu’une forme du bene beateque vivere des sages ; son honnêteté n’est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses charmes, et il a le droit de s’écrier : « Je ne comprends rien sous le ciel au-dessus de l’honnêteté : c’est la quintessence de toutes les vertus. »

Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre l’honnête homme et le galant homme ? Le chevalier va vous le dire. Un galant homme a de certains agrémens qu’un honnête homme n’a pas toujours ; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu’il s’empresse moins dans le monde. On n’est jamais tout-à-fait honnête homme que les dames ne s’en soient mêlées ; cela est encore plus vrai du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse ; prenez garde qu’elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu’un honnête homme un peu plus brillant, ou plus enjoué qu’à son ordinaire, un honnête homme dans sa fleur.

On confond quelquefois le bon air avec l’agrément, il y a pourtant beaucoup de différence. « Le bon air, dit le chevalier, se montre d’abord, il est plus régulier et plus dans l’ordre. L’agrément est plus flatteur et plus insinuant ; il va plus droit au cœur, et par des voies plus secrètes. Le bon air donne plus d’admiration, et l’agrément plus d’amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l’ordinaire n’ont pas le bon air, ni même de certains agrémens de maître. » Le chevalier revient plus d’une fois sur cette idée que « ce qu’on appelle le goût bon, il ne faut pas l’attendre des jeunes gens, à moins qu’ils n’y soient extrêmement nés ou que l’on ait eu grand soin de les y élever. » Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d’abord à ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu. Il est besoin, selon une expression heureuse, de faire l’esprit, de faire le goût : l’étoffe un peu raide a besoin d’un certain usé pour acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout celles qui sont dignes d’avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne hormis les mains : « Et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n’étoit pas encore venu. »

A cet égard, tout épicurien qu’il se montre en bien des endroits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont, les Hamilton, ces voluptueux rompus à l’art de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l’antiquité, il ne s’est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question