Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/502

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mission, qu’elle songe à réaliser dans son sein les améliorations, les perfectionnemens exigés par les progrès du siècle, et, certes, elle aura pour bien long-temps encore à exercer son activité. Par son enseignement oral, elle a jusqu’ici répandu les faits et les idées scientifiques, les théories générales qui président à l’application. Qu’elle fasse désormais davantage : que des laboratoires vastes et fournis des instrumens nécessaires s’ouvrent aux étudians ; qu’on leur fasse manier la pince, le scalpel, la balance, le thermomètre, les instrumens de précision ; qu’on leur apprenne à obtenir par eux-mêmes des résultats : qu’on fasse d’eux, en un mot, de véritables savans [1] ; mais que la faculté laisse aux écoles spéciales tout ce qui est du ressort des applications professionnelles. Ce ne sera, de sa part, ni mépris, ni orgueil, comme on l’a prétendu bien à tort ; ce sera purement et simplement respect pour la propriété d’autrui.

Qu’on y songe sérieusement : le moment serait mal choisi pour déserter la cause des institutions qui s’adressent directement à l’intelligence. Sans doute, nous espérons ne voir jamais renaître les mauvais jours où la tête de Lavoisier tombait condamnée par ces stupides paroles : — « La république française n’a pas besoin de savans pour vaincre ses ennemis. » - Sans doute la république de 1848 n’imitera pas son aînée en fermant jusqu’aux portes des académies. Cependant la science et tout ce qui s’y rattache n’en courent pas moins un danger réel. Les classes arrivées au pouvoir ont des instincts généreux ; mais elles sont peu éclairées. Au nom du sentiment, on obtiendra beaucoup d’elles ; mais elles se laisseront aisément égarer par des sophismes. Si l’on fait imprudemment retentir à leurs oreilles le mot utilité, elles pourraient bien le traduire à leur manière ; elles pourraient bien ne voir que de l’inutile dans tout ce qui n’est pas science immédiatement applicable. Pourtant, sans science proprement dite, que devient la science appliquée ? Sans Volta, qui inventa la pile, les télégraphes électriques et le dorage sans mercure auraient-ils jamais existé ? Ah ! ne nous laissons pas entraîner par les ultra-utilitaires, quel que soit l’éclat de leurs noms. Pour l’amour de notre patrie dont la gloire est ici en jeu, pour l’amour même de ces intérêts matériels que l’on prétend servir, sauvegardons les droits de l’intelligence. Étouffer la science pure, c’est attaquer l’application dans sa source, c’est imiter l’homme de la fable, c’est tuer la poule aux oeufs d’or.

Dans les projets élaborés sous l’impulsion du dernier ministère de la monarchie, dans les polémiques soulevées par ces projets, il n’a été question que des lycées, que des facultés de Paris. Il n’a pas été dit un

  1. Nous devons dire que la commission instituée, il y a deux ans, dans le sein de la Faculté des Sciences a énergiquement réclamé l’établissement de ces laboratoires. Si sur d’autres points nous sommes en désaccord avec elle, nous aimons à constater qu’ici du moins nos idées s’accordent avec les vœux qu’elle a formulés.