Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 24.djvu/321

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


souscrire à cette déification de notre espèce, qui n’est, au fond, chez les nouveaux athées, qu’un dernier écho des terreurs religieuses, qui, sous le nom d’humanisme, réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé, dans la morale l’habitude, dans l’économie sociale la communauté, c’est-à-dire l’atonie et la misère, dans la logique l’absolu, l’absurde. Il m’est impossible, dis-je, d’accueillir cette religion nouvelle à laquelle on cherche en vain à m’intéresser en me disant que j’en suis le Dieu. Et c’est parce que je suis forcé de répudier, au nom de la logique et de l’expérience, cette religion, aussi bien que toutes ses devancières, qu’il me faut encore admettre comme plausible l’hypothèse d’un être infini, mais non absolu, en qui la liberté et l’intelligence, le moi et le non moi existent sous une forme spéciale, inconcevable, mais nécessaire, et contre lequel ma destinée est de lutter, comme Israël contre Jéhovah, jusqu’à la mort. » Fiat lux ! J’ignore si les hégéliens seront plus habiles que moi et s’ils comprendront cette dernière phrase, résumé du système de M. Proudhon. Je serais tenté d’admettre l’ironique définition de Voltaire : « Quand celui à qui l’on parle ne comprend pas, dit ce roi du bon sens, et que celui qui parle ne se comprend plus, c’est de la métaphysique. » Battu sur le terrain de sa propre logique, convaincu d’inconséquence et de timidité par les seuls maîtres qu’il respecte, obligé, pour éviter leurs flèches, de se réfugier ; comme les dieux d’Isomère, dans des nuages qu’il épaissit à son gré, M. Proudhon n’est pas plus heureux avec l’école hégélienne qu’il ne l’a été avec les simples défenseurs du sens commun.

Eh bien ! cette situation m’intéresse et me prouve que tout espoir n’est pas perdu ; M. Proudhon n’appartient plus aux hégéliens. Le spectacle d’une intelligence distinguée qui se perd obstinément dans l’absurde est un spectacle triste. Ce serait un travail consolant de rechercher, au milieu des contradictions sans nombre qui troublent ce mâle esprit, les symptômes d’un retour possible au bon sens, à la saine philosophie, à la poursuite sincère du bien. On verrait le blasphémateur, emporté dans ses momens lucides par la force irrésistible de la vérité, prononcer de nobles paroles sur ce dieu bienfaisant que son système outrage. Ne s’est-il pas contredit de manière à nous désarmer, quand il a écrit cette phrase : « L’humanité… accomplit lentement, avec inquiétude et embarras, le décret de la raison éternelle ; et cette réalisation, pour ainsi dire à contre-cœur, de la justice divine par l’humanité est ce que nous appelons en nous progrès. » Et cette belle formule : « Le divin artiste qui nous a commis à la continuation de son œuvre. » Et cette déclaration à propos des niaiseries de M. Cabet : « Le communisme, dans la science comme dans la nature, est synonyme de nihilisme, d’indivision, d’immobilité, de nuit, de silence ; c’est l’opposé du réel, le fond noir sur lequel le Créateur, Dieu de lumière, a dessiné