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pays. Le meurtre de cinq Européens aux environs de Canton, les violences dont trois missionnaires anglais ont failli être victimes à une trentaine de milles de Shanghaé, ne démontrent que trop clairement la portée sérieuse de ces infractions, et il demeure évident pour nous que l’avenir des relations des Européens avec la Chine est, à chaque instant, en danger d’être compromis.

Les innombrables îles qui bornent au sud les mers de Chine ont aussi été le théâtre d’événemens qui doivent exciter en Europe de graves préoccupations. Le gouvernement espagnol des Philippines, s’écartant, par un généreux effort, de la timide prudence qui a long-temps caractérisé ses actes, a dirigé une puissante expédition contre les pirates de l’archipel Soulou, et détruit, au mois de février dernier, les principaux repaires de ces redoutables forbans. C’est le gouverneur-général Claveria qui commandait en personne cette expédition glorieuse dont le succès a été aussi complet qu’il était permis de l’espérer. Les opérations avaient été particulièrement dirigées contre les îles fortifiées de Balanguingui, Parol, Bucotingol et Sipac, situées à l’est de la grande Soulou. A la même époque à peu près, une expédition hollandaise se dirigeait sur les mêmes parages et dans le même dessein, sans avoir connaissance de l’expédition des Espagnols et avant même que le projet de cette entreprise fût connu. A la sollicitation du gouverneur de Mangkassàr (Macassar), le gouvernement suprême des Indes néerlandaises a envoyé deux petits navires de guerre, le Haai et le Courrier, pour exiger du sultan de Soulou qu’il s’obligeât, par un traité solennel, à renoncer à tout acte de piraterie. L’expédition ; est rendue directement à la grande Soulou, ayant à bord M. Gronovius, ancien résident de Timor, homme de cœur et d’intelligence, commissaire du gouverneur-général et porteur de son ultimatum. Les deux navires ont mouillé dans le port même de Soulou, et M. Gronovius n’a pas craint d’aller seul à la cour du sultan porter la lettre du gouverneur-général, bien qu’il n’ignorât pas que des envoyés espagnols avaient été assassinés à Soulou en remplissant une mission analogue. C’est grace à une extrême présence d’esprit et à une admirable intrépidité que l’envoyé hollandais a pu faire respecter son caractère ; mais ses efforts pour éviter l’emploi de la force ont été inutiles. Après trois jours, délai indiqué par ses instructions, aucune réponse n’étant parvenue à M. Gronovius, les deux navires hollandais ont dû ouvrir un feu terrible contre les six bastions qui défendent le port de Soulou, et ne l’ont cessé qu’après avoir fait taire celui des batteries ennemies. Malheureusement l’expédition n’avait pas de troupes de débarquement, en sorte qu’il a été impossible de faire une descente. Les pirates ont donc conservé toutes leurs pièces. Les chaloupes se sont approchées du rivage, et ont incendié quelques praws et les campongs environnans. Tel a été le résultat de ce coup de main hardi qui fait le plus grand honneur au gouvernement colonial et à la marine néerlandaise ; et qui n’est probablement (au moins nous l’espérons) que le prélude du châtiment complet mérité depuis tant d’années par l’audacieux forban dont les incursions sanglantes et les courses annuelles ont désolé ces parages. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, la destruction absolue de la piraterie, dans l’archipel oriental et dans les mers de Chine, ne saurait être obtenue que par le concours franc, entier, énergique, des grandes puissances maritimes européennes. Cette plaie de l’humanité ne pourra être guérie que par des remèdes héroïques. Le mal a grandi, entretenu par les habitudes séculaires d’une portion considérable de la