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sérieux de son talent, demeurait isolé, peu étudié et peu compris au sein même du socialisme. Il ne publia son grand ouvrage, le Système des contradictions économiques, qu’à la fin du dernier règne, et, à vrai dire, c’est la révolution de février qui s’est chargée d’éditer ses œuvres et de lui recruter des lecteurs. Donc, jusqu’à la révolution, le socialisme n’affecta que vaguement la forme philosophique. C’était, dans ses diverses nuances, un pêle-mêle de matérialisme industriel, de mysticité républicaine, d’économie politique sentimentale et de religiosité sensuelle. Par ses tendances seules, il présentait la conclusion pratique et dernière de la philosophie du XVIIIe siècle. Qu’il s’appelât en effet réhabilitation de la chair, ou harmonie passionnelle, ou organisation du travail, il recherchait la réalisation du bonheur sur la terre en l’appuyant sur le bien-être matériel. Toutes les sectes, à peine distinguées par des différences de rhétorique, pouvaient prendre pour devise cette phrase de Maupertuis, franchement, arborée par M. Villegardelle : « Il est un principe plus universel encore que ce qu’on appelle lumière naturelle, plus uniforme encore pour tous les hommes, aussi présent au plus stupide qu’au plus subtil : c’est le désir d’être heureux. Sera-ce un paradoxe de dire que c’est de ce principe que nous devons tirer les règles de conduite que nous devons observer ? C’est une erreur, c’est un fanatisme de croire que les moyens doivent être opposés ou différens pour parvenir à un même but dans cette vie et dans une autre qui la suivra ; que, pour être éternellement heureux, il faille commencer par s’accabler de tristesse et d’amertume. C’est une impiété de penser que la Divinité nous ait détournés du vrai bonheur en nous offrant un bonheur qui lui était incompatible. Tout ce qu’il faut faire dans cette vie pour y trouver le plus grand bonheur dont notre nature soit capable, est sans doute cela même qui doit nous conduire au bonheur éternel. » Toute l’aspiration socialiste au point de vue moral et philosophique est là ; vainement les déclamateurs socialistes allaient-ils puiser d’hypocrites devises dans l’Évangile, il n’y avait qu’une chose manifeste et claire dans leur morale : c’était la négation radicale de la morale chrétienne. Pourtant tout cela était si confus, si vain, si déclamatoire, si peu scientifique, que la vraie philosophie ne croyait pas que cela valût la peine d’un débat grave, et que le socialisme ne lui paraissait guère justiciable que de l’économie politique.

Mais, aujourd’hui, ce qui n’était qu’une tendance pour ainsi dire instinctive avant la révolution a reçu toute la précision et tout l’enchaînement d’une analyse philosophique. La démocratie socialiste a maintenant sa métaphysique ; elle en a même deux : M. Proudhon lui avait donné celle autour de laquelle il s’est fait tant de bruit depuis février ; M. de Lamennais vient de lui en fournir une seconde en publiant le livre : De la Société première et de ses lois, ou de la Religion.