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le partage de la pologne.

c’est l’antipathie fraternelle ; de toutes les fictions mythologiques, celle des fils d’Œdipe est la plus vraie. La communauté d’origine jointe à l’opposition des mœurs, des coutumes, de la religion surtout, sépare les nationalités plus puissamment que l’antagonisme du sang et de la race. La Pologne et la Russie en offrent, pendant une longue suite de siècles, un exemple mémorable et décisif. Également issues de la race slave, rameaux nés sur le même tronc, elles ont toujours été séparées par les lois et surtout par la foi qu’elles ont puisée, la Russie à Byzance, la Pologne à Rome ; celle-ci entraînée dans le mouvement religieux de l’Occident, celle-là fixée dans l’immobilité orientale.

Ces dissemblances marquèrent les deux nations d’un caractère tout différent sous le rapport purement politique. La destinée des deux familles slaves suivit celle de l’Europe elle-même. Tant que l’Europe fut conduite par l’esprit féodal et chevaleresque, la Pologne conserva l’avantage. À la fin du xvie siècle et dans tout le cours du xviie, la chrétienté tout entière, l’Angleterre exceptée, tendait à la monarchie pure, absolue ou despotique, comme on voudra l’appeler. L’esprit de la Grande-Bretagne ne l’emporta que plus tard. Le supplice de Charles ier affaiblit la propagande représentative et en ajourna l’expansion. Par tout à l’exemple de la France triomphante et monarchique, les trônes se relevaient sur les débris de l’oligarchie féodale : Il n’y avait pas de si petit royaume dans le Nord, de si mince électorat en Allemagne qui n’eût sa fronde vaincue et son Louis XIV éperonné. Le vent était à la monarchie ; il poussa la Russie et arrêta la Pologne. Elle se cantonna obstinément dans les vieilles mœurs oligarchiques, qui ne répondaient plus rien, placées à une égale distance de la France et de l’Angleterre de la monarchie absolue et de la royauté constitutionnelle. Le régime politique de la Pologne n’était plus qu’un anachronisme. Aussi la terre russe et le sol polonais produisirent alors les fruits qui leur étaient propres : la Pologne enfanta Jean Sobieski, le dernier de ses chevaliers ; la Russie, Pierre-le-Grand, le premier des empereurs.

Ce fut alors que les Russes songèrent à reprendre d’anciennes contrées devenues polonaises, non par les conquêtes des Polonais, qui, en Volhynie, en Podolie, en Ukraine sous le règne de Casimir-le-Grand, ne furent qu’éphémères et transitoires, mais par les conquêtes des Lithuaniens race entièrement distincte de la grande famille slave et à laquelle les derniers travaux de la science attribuent décidément une origine finoise. Avant que les ducs de Lithuanie se fussent emparés de ces contrées au xive siècle, la Russie, quoique dominée par les Tartares, était restée plus vaste que la Pologne. Non-seulement elle s’étendait au-delà du Dnieper jusqu’à Kief et jusqu’à l’Ukraine, mais, avec la Volhynie, elle comprenait la Gallicie, gouvernée par des descendans de Rurik sous le nom de rois de Galitz. Ce fut cette vaillante