Page:Revue des Deux Mondes - 1849 - tome 4.djvu/782

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cette duègne ; j’ignorais que la société andalouse feint de condamner comme abominables les castagnettes et les danseuses en basquine ; elle ne tolère que sous toutes réserves les courses de taureaux ; elle trouve démocratiques et communs ces plaisirs nationaux, elle voudrait nier leur existence. Elle serait la plus heureuse du monde, si elle pouvait faire accroire aux étrangers que l’Espagne, loin d’avoir gardé son caractère particulier, sa physionomie primitive, s’est, au contraire, fort civilisée, et qu’elle a changé en une raideur tout-à-fait britannique son laisser-aller des anciens jours. Si vous voulez plaire dans un certain monde de la Péninsule, il faut dire que l’Espagne est un pays éminemment industriel, où les chemins de fer feront bientôt fureur, où le gouvernement constitutionnel a tout métamorphosé. Il va sans dire que le peuple s’inquiète peu de ces prétentions bourgeoises, et que l’aristocratie qui, par tout pays, se rapproche beaucoup plus du peuple que la classe intermédiaire, ne se gêne pas pour aller applaudir avec lui les toreros et les danseuses. Les grandes dames ne manquent pas une occasion de revêtir la basquina, et les jeunes gens de haut parage portent volontiers, en toute occasion le costume de majo. Ils prennent même des leçons de tauromachie ; ils luttent de leur mieux pour conserver à leur pays ses poétiques coutumes, en dépit du bon goût de la bourgeoisie, Il va sans dire que je prends ce mot dans une acception exclusivement artistique, sachant à merveille qu’un noble peut être fort bourgeois et un bourgeois fort noble. Quant à ma duègne, elle représentait assez bien pour l’Espagne cette famille que l’on retrouve partout, et qui se distingue en tous lieux par la fausse dignité de ses manières. À Séville, elle blâmait les danse nationales et condamnait les jeux du cirque ; à Paris, elle eût, par élégance, mangé sans ôter ses gants, parlé en grasseyant, et raillé en toutes circonstances le séjour des provinces ou les plaisirs de la campagne.

III.

Vers neuf heures du soir, Bailly, qui avait pris fort au sérieux ses fonctions de maître des cérémonies, vint nous prévenir gravement que le ballet était prêt et qu’on n’attendait plus que nous. Il nous conduisit dans une maison voisine. La cour intérieure, suffisamment garnie de fleurs, était illuminée à giorno. Chaque oranger portait des luminaires au lieu de fruits, chaque laurier était chargé de verres de couleurs en guise de pétales roses. L’assistance était nombreuse. Au balcon supérieur, plusieurs señoras soigneusement voilées, se dérobant sous leurs mantilles, mystérieuses comme des dominos, attendaient en silence l’heure de jour d’un plaisir défendu. Au-dessus du patio, des fleurs, des lumières, des balcons, des mantilles, s’étendait, comme une