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en lui un oracle infaillible, était toujours arrivée, plus ou moins, à conclure que chacun devait être absolument libre de faire tout ce qu’il voulait. Le plus curieux, c’est que cette même doctrine avait triomphé presque en même temps sur plus d’un terrain. Tandis qu’elle prenait pied dans la théologie, elle s’emparait, sous le nom d’induction, de toute la philosophie de l’Europe. Jusque-là, c’était à une synthèse ou à une révélation écrite que les hommes avaient été astreints à demander ce qu’ils devaient faire et penser. Désormais, rien de pareil. La méthode de Bacon n’admettait plus d’autre législateur que la raison individuelle. Elle enseignait à l’individu à se former par lui seul ses idées et à n’accepter pour bonnes que les opinions qui lui rendaient compte de sa propre expérience.

Quelles concessions avait donc faites la dangereuse théorie des mystiques pour devenir pratiquement possible ? En suivant ses transformations dans le quakérisme[1], nous y reconnaîtrons vite les mêmes métamorphoses qu’elle a subies en philosophie sous l’influence de Descartes. L’Apologie de Barclay peut nous éclairer complètement à cet égard, et, du même coup, elle nous fera connaître quelles sont les croyances et les particularités des quakers de nos jours ; car, depuis, son apparition (1675), ni le dogme ni la discipline de la société n’ont été modifiés, peut-être parce que la société est soumise au régime du

  1. La Société des Amis a trouvé parmi ses membres plusieurs historiens : Sewell, Gough, Besse, Wagstaff. Les deux premiers surtout ont recueilli fort au long ses annales, et quoiqu’ils aient écrit sous l’empire d’une croyance spéciale, c’est-à-dire d’un système qui les obligeait à s’expliquer les faits d’une certaine manière, ils ne sont pas moins assez consciencieux et assez riches en documens positifs pour que tout lecteur (quel que soit son point de vue) puisse, d’après eux, se former une idée à peu près complète des quakers. Toutefois leurs ouvrages sont moins des études historiques que des recueils de biographies, la légende dorée des premiers martyrs, de la société. Ils racontent comment la vérité a été révélée et de quelles persécutions elle a triomphé ; mais, par rapport au rôle que le quakérisme a joué dans le cours général des événemens, son histoire me semble être encore à faire. Les matériaux, en tout cas, sont loin de manquer. Nulle communion religieuse n’a produit autant de chroniques et de mémoires individuels. À ces récits ajoutons les nombreux ouvrages de George Fox et de Guillaume Penn, les traités de Barclay, le Livre des Extraits (ou recueil canonique des quakers), les Lettres des anciens Amis, les documens historiques sur la Pensylvanie, les écrits dogmatiques de Thomas Elwood, Isaac Pennington, G. Whitehead, Fisher, Keith, Tuke, J.-J. Gurney, et nous n’aurons encore indiqué qu’une faible partie des richesses à la disposition de l’historien. En dehors de la société, Gérard Croese a publié en Hollande une Historia Quakeriana fort utile à consulter. En français, nous possédons deux traductions d’un Précis sur les Quakers par Guillaume Penn, plus une Histoire abrégée du Kouakérisme (de Ph. Naudé), à laquelle il n’y a du reste pas à se fier. J’en dirai autant du chapitre consacré à la Société des Amis dans le grand ouvrage intitulé Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples. L’esprit dans lequel il est rédigé sent par trop son XVIIIe siècle. Parmi nos écrivains, Grégoire est le seul, à ma connaissance, qui donne une appréciation quelque peu satisfaisante des quakers dans son Histoire des Sectes religieuses.