Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 7.djvu/371

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Allons plus loin : supposons que, par un concours de circonstances imprévues, Cuba put parvenir à entrer comme état à esclaves dans la confédération anglo-américaine : le commerce et la production de cette île y gagneraient-ils beaucoup ? Quelques chiffres vont prouver le contraire.

L’immigration des blancs est le thermomètre le plus infaillible de la prospérité matérielle d’une colonie ; or la population blanche de Cuba, qui n’était en 1774 que de 96,000 ames, s’élevait en 1846 à 425,000, c’est-à-dire à près de quatre fais et demie en sus. Si l’on compare ce mouvement de population à celui des États-Unis, les résultats sont plus significatifs encore. De 1810 à 1840, l’accroissement a été en moyenne, pour Cuba, de 25,70 pour, 100 par, période décennale, et, pour les États-Unis, de 33 pour 100, de sorte que l’avantage des États-Unis sur Cuba se réduit à un peu plus de 7 pour 100 tous les dix ans.

On peut raisonnablement imputer cette différence à des causes physiologiques et topographiques que l’annexion ne ferait pas disparaître. Et d’abord, outre que la race anglaise, française et allemande, qui est le principal élément de la population blanche des États-Unis, se multiplie beaucoup plus rapidement que la race espagnole, le climat tempéré d’une bonne moitié des États-Unis favorise beaucoup plus cette multiplication que le climat tropical des Antilles. En second lieu, le domaine agricole disponible des États-Unis est presque illimité ; l’appât des concessions gratuites ou quasi-gratuites de terrains y attire une foule d’Irlandais et d’Allemands qui viennent simplement demander à un sol vierge la subsistance que l’Europe leur refuse, et dont l’immigration ne dépend dès-lors nullement du plus ou moins de prospérité de leur nouvelle patrie. À Cuba, au contraire, la propriété entière est divisée ; l’immigration blanche y correspond rigoureusement à une progression proportionnelle du mouvement industriel et commercial. Toutes ces compensations faites, on peut donc affirmer, à coup sur, que les conditions propres de prospérité matérielle sont pour le moins aussi développées à Cuba qu’aux États-Unis.

Voici des chiffres plus décisifs encore : de 1827 à 1849, l’étendue des cultures en exploitation a progressé, à Cuba, dans la proportion de 38 à 65. Le mouvement commercial de l’île avec l’extérieur, qui représentait, en 1829, une valeur moyenne de 30 millions de piastres, s’élevait, en 1848, à 50 millions, et aurait atteint à cette date bien près de 60 millions, si les épouvantables désastres occasionnés par les derniers ouragans, c’est-à-dire des causes tout-à-fait accidentelles, n’étaient venus ralentir, dans la période 1844-48, la progression normale. Qu’on nous cite un seul point des États-Unis où le commerce local ait à peu près doublé en vingt ans. Depuis 1834, il a été construit à Cuba trois cents milles de chemin de fer : c’est encore un début qui promet.

Ces progrès sont d’autant plus remarquables, que, dans la période où ils se sont accomplis, la métropole a traversé deux guerres maritimes qui anéantirent son pavillon, une guerre d’invasion et quinze ans de guerre civile. Aujourd’hui que l’Espagne est pacifiée, que son marché et ses capitaux sont redevenus libres, qu’elle a une marine marchande de seize mille voiles, et que la réforme de son tarif l’appelle à nouer des rapports commerciaux avec tous les autres pays du continent, Cuba n’a-t-elle pas plus intérêt que jamais à rester