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française comme pour attester qu’elle pouvait donner au monde la prospérité aussi bien que la liberté.

Combien de temps : la France n’a-t-elle pas été fidèle à son enthousiasme, à sa reconnaissance, à ce culte d’un grand homme dans lequel elle se contemplait elle-même ! Pendant des années aussi longues et aussi pleines que des siècles, la France s’est donnée à Napoléon. Quels obstacles a-t-il rencontrés ? Qui lui a résisté ? De qui a-t-il eu le droit de se plaindre ? D’où sont venus et à qui sont les premiers torts, et comment s’est faite la séparation de la nation et de l’empereur ?

Cette séparation ne s’est accomplie qu’à la longue. Je l’ai vue naître, croître, se consommer. Je suis de ce temps. J’étais jeune, il est vrai, mais déjà fonctionnaire et chargé d’un enseignement élevé dons les lycées de Paris et a l’École normale. Je puis assurer que, dès 1810, l’enthousiasme avait fait place à ’inquiétude et la confiance au mécontentement.

On avait fait : la guerre pour maintenir les principes et l’honneur de la révolution ; mais on se demandait ce que signifiaient des guerres lointaines et sans fin, quand la rive gauche du Rhin, la Belgique et la Savoie nous appartenaient depuis long-temps, et quand la confédération suisse et le royaume d’Italie dépendaient de nous. À l’intérieur, on avait voulu l’ordre et la monarchie ; mais non pas la tyrannie et l’abolition de toute liberté politique. Les esprits prévoyans concevaient des craintes sur la durée d’un pouvoir qui repoussait tout frein et tout contrepoids, et ces craintes descendaient peu à peu dans tous les rangs.

Chaque jour, le joug devenait et paraissait plus pesant : un corps législatif muet, un sénat qui ne laissait tomber de sa bouche que des flatteries commandées et payées, des impôts accablans, des levées d’hommes toujours croissantes. On ne comprenait rien aux affaires d’Espagne, et ce qu’on entrevoyait des scènes de Bayonne révoltait. L’expédition de Russie, entreprise en apparence, pour le blocus continental, si étrangement conduite et si déplorablement terminée, détruisit le prestige de l’infaillibilité impériale. On reconnut que l’empereur était un homme comme un autre, qu’il pouvait se tromper et être vaincu. Et quand, au retour de cette campagne, il vint demander à la France son dernier écu et son dernier homme, et que la commission, du corps législatif, composée de MM. Raynouard, Lainé, Flaugerges, Maine de Biran et Gallois ; fit entendre un avertissement tardif, et hasarda quelques paroles en faveur de la paix, tout le monde pensait, comme la commission. On l’approuvait tout bas, il est vrai, car on n’osait alors s’entretenir des affaires publiques que dans le secret le plus intime de la famille et entre les plus vieux amis. Voilà ce qu’on a oublié depuis, et ce qu’il faut avoir vu, soi-même, pour y croire aujourd’hui.