Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/44

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Chaque minute aggravait le péril et le rapprochait des Tuileries. Partout le désordre et la confusion. Tout à coup la porte du cabinet du roi s’ouvre, et je vois paraître M. Émile de Girardin, tenant à la main un papier qu’il remit au duc de Nemours, et que celui-ci remit au roi. Il paraît que ce papier contenait l’avis que tout était perdu si le roi n’abdiquait sur-le-champ ; et si on ne proclamait Mme la duchesse d’Orléans régente au nom du comte de Paris. Le roi passa avec le duc de Nemours et le duc de Montpensier dans un salon voisin où était, je pense, la reine, et il en revint bientôt, nous disant : « On veut que j’abdique, je vais le faire ; on veut aussi que M. Barrot soit le premier ministre de la régence, soit ; mais M. Barrot n’est pas ici. Puis-je disposer de lui sans son consentement ? » J’osai répondre pour M. Barrot, dont je connaissais les sentimens. Le roi fit appeler M. Fain, lui dit de préparer l’ordonnance de nomination de M. Barrot comme président du conseil, et de faire venir le général Trézel pour contre-signer cette nomination, Le général vint, et le roi se mit à écrire son abdication. Comme on le pressait de se hâter, il dit qu’il ne pouvait aller plus vite, qu’il écrivait comme à son ordinaire, et c’était vrai. Sa main était lente, mais ferme. D’irrésolu, de vacillant qu’il avait été jusque-là, le roi était redevenu lui-même ; il avait retrouvé sa force et presque sa sérénité accoutumée : évidemment sa conscience royale était satisfaite ; il avait dégagé sa responsabilité en abdiquant.

Cette abdication et la nomination de M. Barrot comme président du conseil ont-elles été écrites jusqu’au bout ? J’en doute. Les coups de fusil de l’insurrection se rapprochaient tellement, qu’on dut songer au salut du roi et de sa famille ; il y eut là, dans l’intérieur des appartemens, des scènes lamentables, et, quelques momens après, nous allions nous incliner une dernière fois devant celui qui avait été notre roi, obligé de fuir, dans une mauvaise voiture, à travers les Tuileries.

C’en était fait de la maison d’Orléans, et pourquoi, grand Dieu ! Pour n’avoir pas voulu étendre la liste électorale, et n’avoir pas su prendre à temps M. Thiers, et M. Barrot au lieu de M. Duchâtel et de M. Guizot ! Le matin, le roi repoussait le programme de M. Thiers, et à midi il signait son abdication aux Tuileries, comme Charles X avait signé la sienne à Rambouillet. Une régence était proclamée comme en 1830, remède extrême et impuissant. Il était trop tard aussi comme en 1830, Les abdications forcées et au moment suprême ne sauvent pas les trônes, elles les précipitent. Il ne fallait pas abdiquer le 24 février à midi ; mais il fallait prendre quelques jours auparavant M. Molé pour ministre, ou M. Thiers et M. Barrot le 23 février, ou même le 24 au matin, en les laissant maîtres de gouverner à leur façon au lieu de retenir encore le gouvernement.

Est-il donc si difficile de comprendre que l’opposition est aussi une