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Les anges canter des cantiques
Pa’l’sus d’min guernier.

Le sentiment : exprimé dans cette chanson est véritablement celui des masses. Les ouvriers de Lille aiment mieux descendre cinq ou six marches que monter deux étages. J’ai vu des chambres bien aérées rester inoccupées, quand des caves se louaient dans le voisinage à un prix plus élevé. La cave permet d’exercer un petit métier, et les habitudes indolentes du peuple lillois trouvent leur compte dans ces réduits en communication si facile avec la voie publique. Toutes détestables que soient ces habitations il faut savoir d’ailleurs si on veut s’en faire une idée exacte, qu’il n y a pas ici, comme à Paris ou à Lyon, par exemple, des maisons de six étages bordant des rues étroites. Les maisons ne sont pas hautes ; les rues sont généralement larges et disposées de telle manière que l’air y circule et s’y renouvelle avec facilité. Ce sont les caves situées dans quelques cours rétrécies du quartier Saint-Sauveur que M. Blanqui avait particulièrement en vue dans son rapport à l’Académie des sciences morales et politiques en 1848, rapport qui visait d’ailleurs, nous aimons à le rappeler en passant, l’éclat des passions déchaînées à cette époque. Aujourd’hui, grace aux efforts de l’édilité municipale, les caves reconnues malsaines ont à peu près cessé d’être habitées. Les logemens des classes laborieuses à Lille offrent en général des conditions de salubrité satisfaisantes ; mais l’ouvrier chassé de son logis souterrain par une philanthropie importune y jette encore un œil plein de regret lorsqu’il monte péniblement l’escalier de sa mansarde.

Avec les habitudes invétérées de la population lilloise, le logement exerce peu d’influence sur le côté moral de la vie. On ne reste pas chez soi, et eût-on un palais pour demeure, on ne s’y tiendrait peut être pas davantage, s’il fallait y rester sans compagnie. Les ouvriers ont des espèces de cercles où ils passent les heures de loisir dans les nombreux cabarets de la ville, dont les volets verts se présentent plus agréablement à l’œil que les devantures rougeâtres des guinguettes de la banlieue parisienne. Le cabaret n’est pas seulement un lieu où l’on va boire, bien qu’on s’y enivre trop souvent ; c’est avant tout un lieu où l’on se réunit. Les mêmes visiteurs fréquentent habituellement les mêmes maisons. Quelquefois les ouvriers d’un même atelier prélèvent un sou par semaine pour leur cercle, afin de pouvoir y aller quand ils le veulent, sans être obligés de rien consommer.

L’idée d’un prélèvement organisé sur le salaire est tout à fait entrée, comme on le voit, dans les mœurs de la population lilloise ; mais ce prélèvement a moins, pour objet de mettre en commun une certaine quantité des chances de la vie que de donner satisfaction au côté sympathique