Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 12.djvu/1039

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plus loin tu rencontreras des bisaïeux de tes bisaïeux. Nier que ton père descende de quelqu’un qui vivait il y a d’innombrables siècles, serait une sottise inouïe. Du côté de ta mère, qui était ma sœur, ta noblesse est encore plus claire. Pour qu’elle vînt au monde, il a fallu que Dieu, après avoir créé Adam et Eve, leur dit : Croissez et multipliez ! Sans cet événement et cette permission, je ne sais pas trop comment la mère eût pu naître dans notre siècle. Le nom qu’elle t’a laissé est celui de Vasquez, et, pour ceci, il suffit que tu saches que, de même que certains noms s’allongent à volonté, le nom de la mère et le mien est allé en s’abrégeant. Vasquez vient de Velasquez, pour peu que tu supprimes deux lettres. Velazquez vient de Vasconcelos en ajoutant et combinant certaines autres lettres. Vasconcelos est une corruption de Vasconstultuscelos. Maintenant les Vasconstultuscelos tirent leur origine de Biscaye. Tout le monde sait que le basque est l’idiome dans lequel Dieu parla à nos premiers pères. C’est pourquoi les Biscayens descendent d’Adam et Eve. Ta mère et moi nous venons de Biscaye. Sur ce, lâche la bride à ton imagination, et dis-moi si la lignée est illustre ou non du côté maternel ?… »


Ce digne personnage de l’Espagne transatlantique si bien instruit de l’antiquité de sa race est aujourd’hui marquis de Casa Chamorro y Vazquez. Il est qualifié d’excellence ; il a des armoiries magnifiques, un héritier de son titre, et n’a plus évidemment à s’occuper de rien. Il n’a plus qu’à se ruiner avec grandeur, à hypothéquer ses ingénios et ses cafetales pour soutenir son rang. C’est un des types trop vrais peut-être que Cardenas range dans la galerie humoristique de la vie cubanaise. Il ne faut pas trop insister d’ailleurs sur ces peintures légères et en général sur tous ces essais, — poésies, esquisses dramatiques, études de mœurs, dont nous parlons. Ce sont des indices intellectuels plutôt que la manifestation d’un génie distinct et précis. C’est l’ébauche d’une littérature et d’une poésie plus encore qu’une poésie véritable ; c’est un tourbillonnement frivole, gracieux parfois et sillonné de quelques éclairs. On ne saurait demander davantage aujourd’hui, et les causes de l’absence d’une vie intellectuelle nettement dessinée ne sont pas toutes littéraires. Cuba, a-t-on dit, ne peut avoir de poésie, parce qu’elle manque de souvenirs et de traditions. Cela n’est vrai que dans une certaine limite. Ces cendres de Colomb qui reposent dans le Templete de la Havane, qu’est-ce autre chose qu’un grand souvenir plus américain encore qu’européen ? Toute cette histoire dramatique et émouvante des premiers explorateur » et colonisateurs de ces contrées, qu’est-ce autre chose qu’un tissu de traditions merveilleuses ? La source inspiratrice manque-t-elle dans la nature tropicale et les types quelle enfante ? Ce qui est plus certain, c’est que la société cubanaise. comme toutes les sociétés hispano-américaines, produit de toutes sortes d’alluvions et d’agrégations inachevées, n’a point le sentiment de son identité et de son unité morale. C’est une société d’hier, à l’état d’embryon, et où les élémens destinés à se lier et à se fondre conservent encore