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la physionomie est profondément distincte : les travailleurs en atelier et les travailleurs à domicile. Les ouvriers des deux ordres vivent pour ainsi dire côte à côte sur plusieurs points de la province; néanmoins il y a des districts où les grandes manufactures dominent, tandis qu’il en est d’autres où le travail est surtout disséminé dans les campagnes. La Seine-Inférieure et quelques districts du département de l’Eure représentent l’industrie agglomérée; le reste du pays normand peut être considéré comme la terre classique du travail à domicile. La question, si souvent débattue entre les deux régimes, se traduit ici en faits saillans qui méritent d’être comparés. En recherchant dans cette contrée quelle direction suivent les intelligences populaires et quels sont les traits principaux de l’état moral, nous pourrons juger les deux systèmes dans leurs rapports avec le développement de l’individu et avec les progrès de l’industrie comme avec la sécurité sociale.


I. — LES OUVRIERS EN ATELIER. — ROUEN. — ELBEUF. — LOUVIERS.

Le génie industriel et le génie commercial semblent se donner la main dans ce département de la Seine-Inférieure, où le travail a créé des sources abondantes de richesses à côté de celles que la nature avait prodiguées. La race qui l’habite est hardie sans être téméraire, active sans être impatiente. Un immense développement de la production manufacturière y entretient une masse considérable d’ouvriers qui prêtent leurs bras à l’œuvre dans laquelle d’autres risquent leurs capitaux. Les deux tiers de la population sont atteints de près ou de loin par le mouvement des fabriques. La majorité de ces existences individuellement ignorées, et qui pèsent par leur nombre d’un si grand poids dans la balance de la fortune publique, dépend d’une seule industrie, de l’industrie cotonnière, dont le siège principal est à Rouen.

Chef-lieu industriel de toute la Haute-Normandie, dont elle était jadis la capitale, l’importante cité rouennaise est assise au milieu d’innombrables ateliers pour la filature, le tissage mécanique, l’impression ou la teinture du coton. La ville manufacturière étale ses constructions récentes, simples et monotones, autour de la ville gothique, dont les monumens émerveillent les regards par l’élégance et la variété de leurs formes. Du côté de Saint-Sever et de Sotteville, la plaine est couverte de ces grandes fabriques qu’on prendrait pour des casernes, si le battement continuel des métiers n’y révélait la présence d’une force qui, au lieu d’être dirigée par l’homme contre l’homme, a pour but d’assurer à celui-ci la domination du monde physique. A une autre extrémité de la cité commence la vallée de Deville et de Maromme, étroitement resserrée entre des collines verdoyantes, où les