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Richard. Il était alors absent ; mais il fut décidé que le passeur se rendrait chez lui aussitôt son retour, ferait connaître l’amour des deux jeunes gens, et solliciterait son agrément pour leur union. En attendant, Renée s’en retourna à la maison neuve, et les deux Letour au bateau de passage. Ils y trouvèrent la sourde-muette, qui leur jeta un regard farouche et détourna la tête ; mais aucun d’eux n’y prit garde. Urbain, tout au transport de son bonheur inespéré, ne voyait ni n’entendait rien. Il marchait dans une sorte d’auréole, enivré, ébloui, et ne sentant plus la terre sous ses pieds. De son côté, Robert réfléchissait à la démarche qu’il allait faire, et semblait lutter contre quelque angoisse cachée.

Un certain temps s’écoula ainsi dans un silence qui ne fut troublé que par le galop de deux chevaux qui retentit au sommet de la colline : c’étaient le grand boisier et M. Lenoir. Arrivés à l’entrée du chemin tournant, ils ralentirent le pas de leurs montures, et échangèrent quelques paroles, après lesquelles le jeune conducteur se dirigea vers les ateliers, et Richard vers la maison neuve. Urbain jeta alors un regard à son père, qui répondit par un signe de tête à cette sollicitation muette, quitta le bac, et rentra au logis pour se préparer à sa visite chez le parrain de Renée.

Cependant le grand boisier, qui était descendu de cheval, venait d’entrer dans la première pièce du rez-de-chaussée, où sa filleule l’attendait. Le changement de fortune n’avait pu changer ses habitudes. Bien que sa nouvelle maison eût été distribuée bourgeoisement, comme il se plaisait à le dire, et qu’il y eût réservé un salon, une salle à manger et un bureau, la grande pièce destinée à la cuisine était la seule dont il fit ordinairement usage. C’était là qu’il prenait ses repas, qu’il recevait ses ouvriers, qu’il prolongeait les soirées d’hiver avec quelques voisins pour n’allumer qu’une lumière et qu’un feu, principe économique transmis par sa mère, auquel sa nouvelle position n’avait pu le faire renoncer.

Au moment où il entra, Renée venait de mettre son couvert sur le bout de la longue table de chêne placée près de la fenêtre. Dans le large foyer flambait un grand feu de traînes, devant lequel rôtissait un poulet mis en mouvement par un tourne-broche à contre-poids dont on entendait siffler le volant. Ce bruit et cette flamme firent épanouir le rude visage du grand boisier.

— Ah ! ah ! il paraît que j’arrive à point, s’écria-t-il en ouvrant ses narines aux succulentes effluves et jetant vers la volaille dorée un regard qui la dégustait d’avance. Mort Dieu ! la fille, tu as bien fait d’être prête, car j’ai gagné en route la maladie des renards ; je ne rêvais que poules et chapons ! Voyons, à boire d’abord pour préparer les voies.

Il dégagea de son poignet la courroie qui retenait son bâton de