Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/137

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on ne cherche plus guère aujourd’hui qu’à mettre en pratique des recettes dont tout le monde pourtant a le secret ; et lorsque, pour la centième fois, on a placé au second plan une barque montée par des pêcheurs, au premier un amas de poissons en guise de repoussoir, il semble qu’on ait atteint le but et que la poésie du genre ne puisse dépasser ces limites. Certes, il y a loin de cette sobriété excessive dans la composition à l’abondance des ressources que Vernet a su se ménager pour satisfaire en même temps aux strictes obligations de sa tâche et aux conditions d’une œuvre d’art. L’exactitude avec laquelle chacun de ces tableaux reproduit la configuration particulière des lieux, la forme des constructions et jusqu’au nombre des fenêtres qui y sont pratiquées, ne mériterait sans doute que des éloges fort mesurés, si cette exactitude n’était plus intelligente encore que minutieuse. Les moindres détails de la réalité sont sentis et scrupuleusement rendus ; mais ils n’usurpent jamais une importance principale, et les lignes ou l’effet les plus propres à leur laisser ce rôle secondaire sont choisis de manière à ne pas permettre à l’esprit du spectateur de rêver quelque modification heureuse au parti adopté par le peintre. Déplacez par exemple la lumière dans la Vue du port de La Rochelle : les maisons du second plan, dont une ombre reflétée voile à demi l’insignifiance architecturale, se montreront d’abord, et l’ensemble du tableau perdra à ce changement toute unité pittoresque. Abaissez la ligne d’horizon dans la Vue de la rade d’Antibes, ou relevez-la un peu dans la Vue de la rade de Toulon : les remparts et les murs de jardin qui se dessinent sur les devins de l’une s’exhausseront outre mesure, la mer qui sert de fond à l’autre ne sera plus dans un juste rapport avec le développement des plans intermédiaires.

On ne saurait donc contester la sagacité dont Vernet a fait preuve dans le choix du point de vue le plus favorable à l’aspect de chacun de ses tableaux et l’habileté sans ostentation qu’il a mise à revêtir de formes différentes des données à peu près identiques. La fécondité de son esprit est-elle plus contestable que la sûreté de son goût ? Les nombreux épisodes imaginés par le peintre pour animer la scène ne laissent aucun doute à cet égard. Ces petites figures pleines de vérité et de mouvement, ces détails de la vie commerçante si finement exprimés rompent ou enrichissent lés lignes générales avec autant de naturel que d’à-propos. Tout ce spectacle de l’activité humaine amuse la pensée et l’intéresse sans la maîtriser. On éprouve devant les toiles de la suite des Ports quelque chose d’analogue à ce plaisir désoeuvré que l’on prend parfois à regarder de sa fenêtre les gens affairés qui passent dans la rue. C’est assez dire que Vernet caresse seulement la surface de notre intelligence ; mais ici que pouvait-il de plus ? En variant à l’infini la tournure, le geste, l’intention des personnages placés sous nos yeux,