Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/16

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entière est devant nous ; nous pouvons embrasser toute sa destinée d’un même regard. Cette destinée, mobile comme le caprice, est une cependant par le culte de l’imagination ; elle finira comme elle a commencé, par la gaieté charmante et le poétique essor de la jeunesse. En vain les années ont-elles suivi leur cours, en vain la souffrance, une souffrance affreuse, impitoyable, a-t-elle appesanti ses mains de plomb sur la fantaisie ailée : la fantaisie triomphe et s’envole. Voyez-le sur ce lit de douleur où un artiste éminent nous le représente ici, considérez cette tête fine et pensive où le mal physique semble accuser plus vivement l’originalité de la vie intérieure : ce qui est manifeste dans ce commentaire si vrai, ce qui éclate dans la délicatesse du visage, dans le sourire des lèvres, dans ce regard à demi fermé où ne pénètre plus qu’un dernier rayon de lumière, c’est la sérénité imperturbable, c’est la victoire de l’humour sur les plus cruelles souffrances qui puissent enchaîner l’essor de l’ame. Que de contradictions souvent entre les livres et la conduite ! L’histoire sait plus d’un écrivain spiritualiste qui, dans la pratique de la vie, a laissé de côté son système. Ce poète-ci, bien au contraire, s’il faut lui reprocher d’avoir trop prêché la religion des sens et de la beauté, avec quelle aisance merveilleuse il se montre supérieur à ses doctrines ! Au moment où tout ce qu’il a aimé lui échappe, où la forme s’évanouit, où la couleur s’efface, où ce culte de l’hellénisme, dont il semblait enivré, l’abandonne au sein du vide, c’est alors que nous le voyons, toujours souriant et calme, rappeler à lui l’essaim des songes avec une grace qu’aucune souffrance n’altère. Ou plutôt ces termes d’école, — sensualisme, spiritualisme, — ne sont pas ici à leur place. Je comprends désormais pourquoi ces deux inspirations se croisent si bien dans la trame de ses imbroglios ; je comprends que le fond de sa poésie n’est proprement ni l’enthousiasme idéaliste ni l’enivrement de la beauté matérielle, mais l’humour, — l’humour ! espèce de mysticisme littéraire particulier aux esprits du Nord, forme capricieuse de l’intelligence qui cache la douleur sous la joie et la tendresse sous la moquerie, ironie gracieuse et profonde qui s’établit parfois sur les plus hautes cimes de la pensée, embrasse de là tout l’univers, et se joue élégamment du ciel et de la terre, du réel et de l’idéal. Ceux qu’a visités cette muse sont emportés par elle dans des régions où ne pénètre aucun trouble ; toutes les choses d’ici-bas n’y apparaissent plus que transfigurées par la gaieté hardie du songeur. Tel nous avons vu M. Henri Heine, lorsque, jeune, intrépide, à la fois joyeux et mélancolique, il écrivait, il y a vingt-cinq ans, les pages railleuses des Reisebilder, — tel nous le retrouvons aujourd’hui triomphant de la douleur par la poésie et dictant les strophes étincelantes du Romancero. Charmante et forte unité de cette vie au milieu de tant d’ouvrer légères et de singuliers contrastes !

M. Henri Heine est né, selon ses poétiques paroles, aux bords de ce