Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/18

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particulier de Henri Heine. Ajoutez-y le caprice, ce naître toujours écouté, et vous saurez comment s’est faite l’éducation de ce charmant esprit. Son ironie, chaque fois qu’il ne force pas sa nature, n’est pas cette ironie malsaine oui repousse et flétrit toute chose ; c’est une ironie sympathique, s’il est permis d’associer ces deux mots. Il accueille maintes inspirations différentes, il se livre à des sentimens opposés, puis il les confronte et les raille ; mais que cette raillerie est douce ! ou bien, si elle est irrités et amère, comme elle cache encore de tendresse et de commisération sur l’humaine destinée ! Lorsqu’il lisait, tout enfant, les aventures de don Quichotte, il lui est arrivé souvent de pleurer de colère en voyant que l’héroïsme du vaillant hidalgo étais si tristement récompensé ; n’oubliez pas cette colère de l’enfant, et, malgré l’opinion commune, malgré les fautes même si regrettables de l’écrivain, croyez qu’il y aura souvent bien du don quichottisme dans ses folles incartades. Il raconte aussi que, dans le couvent des franciscains de Düsseldorf, où se passèrent ses premières années, il contemplait avec piété un grand Christ de bois dont les regards douloureux lui allaient au fond de l’ame. Depuis ce jour-là jusqu’à ces conférences philosophiques de Berlin où le panthéisme de Hegel l’éblouissait, il a ouvert sont cœur à mille influences qui se combattent, et, chose singulière, ce sont précisément ces larges et sympathiques dispositions de son esprit qui ont nourri sa gaieté. Ce qui eût été pour d’autres une source de réflexions sérieuses est devenu chez lui, grace à une sensibilité fantasque, l’aliment d’une ironie sans fin. On devine ce qu’une telle ironie doit renfermer, et comment les idées, les émotions, les systèmes du plus inquiet de tous les siècles s’agitent douloureusement dans ses joyeuses satires. Il souffre lui-même, et l’humour le console. Au milieu des cruautés que nous lui reprocherons, au milieu des hardiesses qui lui ont le plus aliéné son pays, une observation attentive découvrira toujours dans ses œuvres je ne sais quelle tendresse vraiment humaine. Il a des sympathies qu’il tâche en vain de dissimuler ; il sent admirablement le génie particulier de chaque époque historique. L’antiquité et le moyen-âge, les Juifs, les Grecs, les chrétiens, il les aime, il les raille tous avec une verve égale. À travers les grelots de sa voix moqueuse, écoutez bien ; vous surprendrez des accens d’une douceur infinie : ce sont les souvenirs, c’est le charme inaltérable de l’enfance qui reparaît tout à coup au moment où on y compte le moins. Quand il battra en brèche les vieilles mœurs de son pays, il le fera parfois avec une grace enfantine en répétant les chansons de sa nourrice ; quand il osera attaquer, au nom de la philosophie de Hegel, les plus saintes et les plus douces des croyances, il se souviendra presque toujours de ce Christ du couvent des franciscains, qui tenait attachés sur lui ses grands yeux chargés de larmes.

Sa première éducation d’enfant terminée au couvent des franciscains