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temps. Après avoir respiré les miasmes d’une période orageuse, le tribun redeviendra poète et retrouvera sa sérénité.

C’est au mois de mai 1831 que M. Henri Heine vint s’établir à Paris, et depuis lors il n’a pas changé de résidence. Il faut se rappeler l’agitation profonde qui suivit la révolution de 1830 pour comprendre le rôle de M. Henri Heine à cette époque. Tandis que le jacobinisme fermentait dans ses ténébreux souterrains, mille folies se produisaient au grand jour. Les sociétés secrètes organisées en France et en Allemagne, n’absorbaient pas à elles seules toute l’activité démagogique ; la révolution était partout, dans les systèmes, dans les utopies, dans les plans de religions nouvelles, dans je ne sais quelle philosophie indigne de ce nom qui prétendait restaurer les droits de la matière. Il y a de mystérieuses communications entre les peuples. À un moment où la France était si mal informée de ce qui se passait au-delà du Rhin, le sensualisme ardent qui, sous le nom de jeune école hégélienne, allait défigurer et dissoudre tout le travail de la science allemande depuis un demi-siècle, se produisait aussi chez nous et donnait naissance au saint-simonisme. M. Henri Heine s’est maintes fois défendu d’avoir endossé, comme il dit, la casaque saint-simonienne ; ce libre esprit se’ joue de tous les systèmes et n’en adopte aucun. L’accusation toutefois ne semblait pas mal fondée. Quand M. Heine prêchait à sa façon la réhabilitation de la chair, quand il osait s’écrier que le christianisme était la période morbide du genre humain, quand, à la triste religion du mercredi des cendres qui étouffe les fleurs et peuple le monde de spectres, il opposait sa religion de la joie et du printemps, on pouvait très bien ignorer alors que le poète des Reisebilder préludait ainsi à la révolution grossière sortie des bas-fonds de l’hégélianisme ; on lui voyait quelques ressemblances avec les disciples de Saint-Simon, et on l’affublait du même costume. Les Mémoires de M. de Schnabelewopski appartiennent à cette fâcheuse période de M. Heine ; au nom de la morale comme au nom de la poésie, c’est un devoir de condamner sans réserve ces inventions cyniques. On concevra difficilement un jour qu’une plume si ingénieuse et si brillante ait pu prendre plaisir à de telles grossièretés que rien ne rachète. Pour qui regarde les choses de près, l’explication n’est que trop claire : dépassé par les tribuns violons, le fantasque tribun ne voulait ni retourner sur ses pas, ni s’associer aux hommes de coups de main ; brouillé avec la démagogie politique, il était de plus en plus entraîné à de folles équipées révolutionnaires dans le domaine de la philosophie et de la morale.

N’attribuez pas à d’autres causes les contradictions de son livre sur la France ; cette situation équivoque est le secret de toutes ses fautes. Pendant les deux premières années qui suivent la révolution de juillet. M. Henri Heine est chargé de raconter dans la Gazette d’Augsbourg les