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d’estime et d’affection ? Que la honte de ma condamnation reste sur la tête de mes ennemis. Je détruirai pièce à pièce tout le ridicule échafaudage de leurs accusations, mais à mon aise, et sur la terre hospitalière qui m’a adopté. Je n’irai pas m’enfermer dans une prison où l’on me laisserait des années peut-être, en attendant que mes experts eussent appris leur métier. » Voilà ce que me disait M. Libri dans son ignorance des choses et des hommes de ce pays, en présence de quelques Anglais qui, hochant la tête, grommelaient : He is right ; il a raison. Puis il me citait l’histoire du comte Alberti, accusé et détenu pour avoir vendu de faux manuscrits du Tasse. « On a nommé, disait-il, des experts ignorans qui les ont déclarés apocryphes, — après une enquête qui a duré sept ans. Le comte Alberti en appela. D’autres experts sont à la besogne, et cependant le comte Alberti est sous les verrous depuis 1838. » - A tout cela, je ne trouvai pas grand’chose à répondre, sinon : Comment vivre loin de Paris ? et je revins en France, triste pour lui et triste pour nous. J’ai lu dans les journaux du mois dernier que les experts de Rome ont prononcé, et que le comte Alberti vient d’être acquitté honorablement par la sacrée consulte après une détention préventive de treize ans seulement. Je manderai le fait à M. Libri, et j’espère qu’il changera de résolution.

P. S. — M. Libri a vendu 200 livres sterling au British Museum le Recueil des histoires de Troie. On l’accuse de l’avoir volé à la bibliothèque de Troyes. Je venais de terminer ma lettre, lorsqu’un de mes amis m’écrit de Troyes qu’il a trouvé le recueil en question dans la bibliothèque de la ville, bien qu’il ne soit pas inscrit au catalogue. Il l’a vu, touché et feuilleté il y a trois jours. C’est un in-folio sans date, imprimé à Paris par Philippe Lenoir. Le livre vendu par M. Libri est un Caxton. On me demande sur quel indice on accuse M. Libri d’avoir volé à Troyes un livre qui n’a pas été perdu ? Je réponds que l’auteur de l’acte d’accusation, persuadé qu’il s’agissait d’une notice historique sur le chef-lieu du département de l’Aube, a pensé avec sa pénétration ordinaire qu’un tel livre devait se trouver à Troyes plutôt qu’ailleurs. Agréez, etc.


PROSPER MERIMEE.


Paris, 7 avril 1852.