Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/35

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remplie de grace et de passion. Ce somnambulisme, que l’auteur a tant reproché aux romantiques, il le prend ici au sérieux, et il y trouve des inspirations inattendues. La lune verse ses incantations sur la vallée de Roncevaux. Maintes images du vieux monde chevaleresque brillent, chantent, galopent sur les montagnes ensorcelées. — Hallo ! houssa ! — c’est le dernier rendez-vous des revenans, la dernière fête de la poésie de Brentano et de Fouqué. Au milieu des joyeux éclats de la fantaisie, la satire n’oublie pas sa tâche ; satire littéraire, satire politique, tout va de front. Ici, c’est le poète Freiligrath avec ses ours, ses chakals, ses rois nègres, toute sa ménagerie du désert ; là, c’est la démagogie allemande avec ses clameurs forcenées. Enfin cet ours qui croit avoir brisé sa chaîne, et qui du fond de son souterrain proclame avec emphase ses théories révolutionnaires, ne serait-ce pas une certaine partie de l’Allemagne ? Silence ; l’auteur n’en dit pas tant ; tout cela est voilé, et l’on sent parfois une sorte de tristesse sous les allegros les plus vifs. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. Henri Heine voit disparaître avec douleur la poésie qui a nourri sa jeunesse au moment où s’avancent les Tyrtées de la démocratie. Cette poésie, il l’a raillée jadis ; il en sent tout le charme aujourd’hui que les tribuns déclarent la guerre àl’idéal et veulent faire de l’imagination la servante de la politique. — Quel piaillement ! s’écrie-t-il, on dirait des oies qui ont sauvé le Capitole.

C’est un des caractères de M. Henri Heine que sa constante préoccupation de l’Allemagne alors même qu’il semble la renier avec colère. Il vit en France, il désire nos suffrages, et pour les obtenir il va parfois jusqu’à forcer sa nature ; malgré cela, il est Allemand, et c’est vers l’Allemagne qu’il a les yeux tournés. La politique allemande, la littérature allemande, les partis, les écoles, les journaux, les trente-six états de sa chère patrie, voilà le théâtre de M. Henri Heine et l’inépuisable matière de sa gaieté. Atta-Troll avait paru en 1840, au moment où la poésie politique commençait à faire parler d’elle. Toute une troupe de nouveaux venus s’était jetée dans les domaines de l’imagination en proclamant d’urgentes réformes. Ces domaines, le poète du Livre des Chants les avait saccagés plus d’une fois ; mais ses délits mêmes étaient poétiques, et que ses équipées fussent violentes ou bouffonnes, l’idéal y brillait toujours. Rien de pareil chez les réformateurs : l’idéal était proscrit, la rêverie était laissée aux enfans ; il fallait que la poésie fût la voix de la révolution et le clairon des batailles prochaines. Ce n’étaient partout que diatribes de journaux ornées de rimes, pamphlets distribués en strophes, appels au peuple, pétitions au roi de Prusse, hymnes à la future unité de la patrie allemande. L’ironie d’Atta-Troll n’aurait pu venir plus à propos. Elle n’arrêta rien cependant, et de 1840 à 1845 le vacarme des Tyrtées démocratiques devint plus assourdissant