Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/44

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ô poète, n’y apportiez votre concours. À vous seul il appartient d’y mettre le sceau et de donner à votre vie une conclusion digne d’elle. Vous écrivez, dit-on, vos Mémoires ; vous faites comparaître à votre tribunal tous les hommes, tous les événemens littéraires et moraux auxquels votre existence a été mêlée dans cette première moitié du XIXe siècle si pleine d’émotions et de contrastes : quelle occasion féconde pour les sentimens nouveaux qui s’agitent en vous ! Quels sujets de réflexions ! que d’enseignemens de toute sorte ! Suivez les conseils du maître intérieur ; montrez-nous avec une impartialité sévère les doutes, les défaillances, les généreux élans, le développement complet de votre esprit. Du sein de ce tableau, les leçons profondes se dégageront d’elles-mêmes, et l’harmonie à laquelle votre génie aspire sera le digne couronnement de votre œuvre. N’y a-t-il pas dans chaque saison de la vie une nouvelle mine d’où la poésie doit extraire de l’or ? La mort, pour qui la voit venir, n’apporte-t-elle pas ses enseignemens, qui devraient se traduire, chez une ame comme la vôtre, en strophes et en images sublimes ? Toutes ces inspirations religieuses cachées sous vos satires, c’est à vous d’en former un faisceau ; ce que j’ai montré en débris épars, montrez-le-nous désormais purgé d’un mauvais alliage et brillant d’une majestueuse unité. L’artiste n’y est pas moins intéressé que le penseur. Vous avez représenté mieux que personne toute une période de la pensée allemande, période de trouble, de malaise, de déchirement : qu’il serait beau d’exprimer aussi le retour de la sérénité vraie, à l’heure où ce pays semble prêt à retrouver ses voies, où il repousse de plus en plus le sensualisme, l’athéisme et toutes les grimaçantes visions du délire !

On raconte que Dante, sur la fin de sa vie, fatigué des agitations et des luttes, avait coutume de se promener aux abords d’un cimetière, et comme on lui demandait ce qu’il cherchait en ce lieu funèbre : « La paix, » répondit-il. La paix ! je me rappelle que c’est là le titre de la plus belle pièce du Livre des Chants. La paix, ô poète, faut-il vous rappeler celui qui la possède, et ne l’avez-vous pas vous-même magnifiquement glorifié le jour où, naviguant dans les brumes de la Mer du gord, vous avez eu une si éblouissante vision du Christ : « Dans sa blanche robe flottante, il allait, immense, gigantesque, sur la terre et la mer. Sur la terre et la mer il étendait ses mains en bénissant, et sa tête plongeait au sein des cieux. Comme un cœur dans sa poitrine, il portait le soleil, le soleil rouge, flamboyant, et ce rouge, ce flamboyant soleil de son cœur versait sur la terre et la mer ses rayons de grace, sa lumière charmante, bienheureuse, qui éclairait et réchauffait l’univers !


SAINT-RENE TAILLANDIER.