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l’ame lui découvrent, il n’y a plus de place que pour la confiance et le respect. Il a cherché la sérénité dans cette raillerie légère qui enveloppait l’univers entier et s’y jouait avec grace, sérénité incomplète et fausse, qui bien souvent encore, nous l’avons vu, laissait éclater subitement des douleurs mal guéries. La vraie sérénité est plus haut dans l’intelligence et l’adoration de l’idéal que rien n’altère, de la vérité que nulle ombre ne voile.

Il est permis sans doute d’adresser de graves paroles à un homme qui a toujours caché une ame sympathique et religieuse sous les plus folles débauches de l’esprit. En vain a-t-il voulu nous tromper, en vain a-t-il cherché à se tromper lui-même : son ironie n’est pas celle de Voltaire, c’est l’ironie d’une intelligence qui a connu de bonne heure les extases du spiritualisme. Ce spiritualisme, si éclatant aux premiers jours dans maintes pages du Livre des Chants, n’a été que voilé par les nuages dans l’orageuse traversée de sa vie ; il reparaît plein de vigueur et de jeunesse dans le lyrique essor du Romancero. Les capricieux détours de l’humoriste ne nous feront pas prendre le change qu’il le reconnaisse ou non, qu’il trouve son plaisir jusqu’à la fin à dépister la critique ou qu’il confesse ingénûment la situation de son ame, peu importe ; la marche de ses idées nous paraît manifeste, et l’évidence s’accroît encore, si on oppose le hardi rêveur à des intelligences de même famille. Il y a un écrivain qui dans ses créations passionnées a jeté de vigoureux défis à l’hypocrisie anglaise ; c’est le grand poète de la révolte et le l’ironie altière, c’est lord Byron. Eh bien ! le généreux esprit qui avait d’abord emprunté tant d’inspirations à l’éloquence enflamme(,, de Jean-Jacques Rousseau est allé aboutir, on le sait, à la raillerie universelle de Voltaire ; il a débuté par Childe-Harold et fini par Don Juan. L’évolution de M. Henri Heine a été toute contraire. N’est-ce pas une joie sérieuse pour la critique de deviner, de découvrir, à travers les capricieuses échappées de ce génie preste et fantasque, un lien secret qui se relâche souvent, mais qui jamais ne se perd, un sentiment de l’idéal toujours persistant, une inspiration toujours présente et toujours prête à s’épancher, même dans les derniers accens du poète, avec une fraîcheur et une abondance toutes juvéniles ?

Une seule chose a manqué à cette carrière brillante, l’ordre, la règle, l’harmonie, condition suprême du beau et qui doit tenter le grand artiste à l’heure où il va se séparer de son œuvre. Je me suis attaché à tout ce que les écrits de M. Henri Heine contiennent de germes heureux. Il y a chez lui des trésors de sympathie, de candeur naïve, j’oserai dire de tendresse chrétienne ; ils sont dispersés çà et là et comme perdus au milieu de ses grelots moqueurs ; je me suis efforcé de les recueillir. Cette tâche de la critique serait vaine, si vous-même,