Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/49

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fraîcheur de l’eau à sa source, de la lumière à son aurore. Pour tous les hommes, quelle que soit plus tard la fatalité de leur existence ou la mesquine médiocrité de leur condition, les premiers jours de la vie au moins sont couverts et enveloppés d’une atmosphère magique, et les choses naturelles, qui ont alors tout le charme de la nouveauté, portent en nous des impressions de verdure, de couleur et de lumière ineffaçables. Leurs images s’impriment en nous en atones plus rayonnans, nous avons tous vu alors des rayons de soleil plus beaux que tous ceux que nous avons vus depuis, des neiges plus blanches, des arbres plus verts. Ces impressions, Marguerite les a ressenties comme tout le monde, mais elles ont été contrariées, et ces premiers jours de la vie ont été pour elle attristés. Son père, jurisconsulte distingué et homme politique, qui plus tard représenta au congrès des États-Unis le comté de Middlesex, n’était certainement pas un tyran, mais il peut être rangé au nombre de ces pères si nombreux qui ont pour leurs enfans beaucoup trop de zèle prématuré, et chez qui l’amour se change en ambition. Fils d’un clergyman du Massachusetts, il unissait en lui les derniers restes de la vieille austérité puritaine et le besoigneux esprit d’aujourd’hui. — C’était un homme dont les vues toutes temporelles se bornaient, nous dit sa fille, à être un citoyen honoré et avoir un foyer sur cette terre. Bon fils, bon frère, bon voisin, homme d’affaires des plus actifs, ajoute-t-elle, il faisait partie de cette classe d’hommes dont les circonstances ont fait parmi nous la majorité. — Oui, il était de la majorité, ce père imprudent, et comme il est arrivé si souvent, comme nous en avons eu tant d’exemples parmi nous, il contribua plus que personne par son imprudence à séparer sa fille de ; lui et à la repousser dans, la minorité.

Plus tard sans doute, il eut sujet de se repentir, lorsque sa fille, agitée d’ambitions dévorantes et possédée d’idées qu’il ne comprenait pas, fut devenue célèbre parlons les talens et tous les dons de l’homme alors peut-être ce fut à son tour de souhaiter pour sa fille une existence plus cachée et des dons plus modestes ; mais il n’était plus temps. À voir le ton discret avec lequel Marguerite parie de son père et l’affection plus discrète encore qu’elle témoigne à son égard toutes les fois qu’il est question de lui, elle dont tous les sentimens sont pleins d’exubérance, il est permis de croire qu’ils ne purent jamais s’entendre et que les secrets reproches qu’intérieurement ils s’adressaient glaçaient sur leurs lèvres l’expression de la tendresse. La tournure d’esprit de Marguerite, ses aspirations vers un idéal vague et indéterminé, ne durent être que bien peu du goût de ce père positif et pratique. Nous en avons la preuve dans une scène touchante et ci le sentiment paternel, long-temps refoulé, est forcé d’éclater ci d’implorer, pour ainsi dire, le pardon de son erreur. Nous sommes en 1835,