Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/48

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de la narration par laquelle ils ont soudé entre eux les fragmens laissés par Marguerite. En lisant ces pages écrites d’un style mystique, bizarre, presque occulte et cabalistique, on croirait lire la biographie non d’un être de chair et d’os, mais de quelque personnage fantastique venu des planètes ; ce n’est point la biographie d’une amie, on dirait bien plutôt la biographie d’un étranger mystérieux qui a passé parmi eux. Ils ont écrit cette biographie à la manière des Disciples de Saïs de Novalis et du Lara de Byron. Les voisins de Lara ne s’y seraient pas pris autrement pour raconter ce qu’ils savaient de son page mystérieux, les disciples de Saïs ne s’y prennent pas autrement pour expliquer les enseignemens et exposer la science du maître. Cette manière de raconter peut bien jeter le lecteur dans des suppositions sans fin et laisser son esprit dans une connaissance incomplète, propre à faciliter la rêverie ; mais elle ne convient nullement à la biographie. En second lieu, les éditeurs ont rompu l’unité de ces mémoires en se partageant la tâche ; chacun, dans son admiration pour Marguerite Fuller, a tenu à honneur de dire lui-même ce qu’il savait. C’est là un sentiment honorable sans doute ; mais, s’il augmente le livre de dithyrambes et de répétitions, il n’ajoute à leur œuvre ni faits nouveaux ni renseignemens, chacun venant à tour de rôle recommencer le portrait de Marguerite et reprendre le chant d’actions de graces et de louanges là où l’avait laissé celui qui avait parlé le premier. Celui certainement qui nous en apprend le plus, c’est Emerson, et il est fâcheux qu’il ne se soit pas chargé de la rédaction complète des mémoires. C’est Emerson qui a vu le plus clair dans ce caractère et qui nous en a dit les défauts avec le moins de réticences et de pruderie. Il est le plus sceptique, le plus défiant, et, pour résumer notre pensée d’un mot, le plus analyste des trois. Encore une fois, il est fâcheux que le livre n’ait pas été rédigé par lui seul ; il y eût gagné, et le caractère de Marguerite Fuller n’y eût rien perdu ; au contraire, les louanges et les admirations de MM. Clarke et Channing lui sont beaucoup plus nuisibles, car elles nous portent toujours à soupçonner que leur amitié leur a fermé les deux et les a empêchés, sinon de parler, au moins d’y voir clair.


I

Sarah Marguerite Fuller, fille aînée de Timothée Fuller et de Marguerite Crane, naquit le 23 mai 1810, à Cambridge-Port, dans le Massachusetts. Nous avons, écrits de la main de Marguerite et d’une manière quelque peu romanesque, ses premiers souvenirs d’enfance. Ces premières impressions sont décrites avec charme et vivacité. Toutefois un sentiment de tristesse et de morne ennui enveloppe ces souvenirs, qui, d’ordinaire, sont toujours si gracieux et qui ont toute la