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désiré être ce que vous êtes, qu’elle connaît votre mépris, et qu’elle vous aime néanmoins, je pense que sa place dans le ciel sera très haute en vérité. » - « L’orgueil de Marguerite était le plus colossal, dit Emerson, qu’on ait vu depuis Scaliger. Elle disait à ses amis le plus froidement du monde : -Je connais maintenant tous les gens qui méritent d’être connus en Amérique, et je n’ai point trouvé d’intelligence comparable à la mienne. — En vain, dans une certaine occasion, j’exprimai mon respect pour un jeune homme de génie et ma curiosité de son avenir : — Ah ! non, me répondit-elle ; elle connaissait intimement son intelligence, et je lui faisais du tort en l’appréciant outre mesure. » - Mais cet orgueil avait trouvé sa punition, et il avait donné naissance dans son esprit à la superstition, qui s’attachait à cette superbe confiance en soi comme le lierre parasite au tronc du chêne altier.


« Marguerite, dit encore Emerson, avait une inclination à croire aux pierres précieuses, aux chiffres, aux talismans, aux présages, aux coïncidences, aux anniversaires, à l’influence du jour de la naissance ; elle avait un amour spécial pour la planète Jupiter, et la croyance que le mois de septembre ne lui était pas favorable. Elle n’oublia jamais que son nom, Marguerite, signifiait perle. Lorsque, pour la première fois, me dit-elle un jour, je remarquai le mot Léila, je compris, d’après l’aspect et le son de ce nom, que c’était le mien, je compris qu’il signifiait nuit, — la nuit qui fait jaillir les étoiles, comme le chagrin fait jaillir les vérités. Elle estimait les sortilèges, tentait souvent les sorts bibliques, et mainte fois le hasard lui donna des réponses mémorables. Elle faisait subir cette épreuve du sort à tout livre nouvellement lu qui l’avait intéressée, afin de savoir s’il n’avait rien de personnel à lui dire, et, comme il arrive à de telles personnes, l’événement justifiait toujours ces révélations du hasard. Elle avait choisi l’escarboucle pour sa pierre favorite, et lorsque quelqu’un de ses amis devait lui faire présent d’un diamant, c’était toujours celui-là qui était le préféré. Elle croyait à la vérité d’une opinion qu’elle avait lue quelque part sur le sexe des escarboucles : la femelle jette ses rayons au dehors, le mâle les garde au dedans de lui. — Mon diamant, disait-elle, est le mâle. — Elle voyait une harmonie préalable dans les noms de ses amis personnels aussi bien que de ses favoris de l’histoire, dans le prénom de Swedenborg par exemple (Emmanuel), et dans le nom du chef des rose-croix (Rosencrantz). »


Il est inutile de dire après cela qu’elle croyait à tous les mystères de la démonologie, à la signification des songes, au symbolisme des plantes et des fleurs. Superstitieuse comme un adepte de l’école d’Alexandrie ou un philosophe de la renaissance, elle avait le même genre d’élévation d’esprit et de noblesse de caractère que tous ces illustres crédules du IIIe ou du XVIe siècle. « Dans ses pratiques et ses croyances, Marguerite était quelque peu païenne, » dit Emerson, et il s’en étonne ; mais lui qui est habitué à l’étude des choses morales et à l’analyse des combinaisons spirituelles, comment ne sait-il pas que la superstition