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mais, lorsqu’on cherche la pensée réelle, elle échappe, et tous ces mots charmans ne se rapportent à aucun fait universel. » Quelques passages pris çà et là feront juger du ton habituel de ces lettres et de ces fragmens ; nous ne donnons pas ces citations comme un extrait des meilleures choses que contiennent ces notes, mais comme un spécimen et un simple fac-simile du tour de sa pensée et de son éloquence :

« Un homme dont l’esprit est plein d’erreurs peut par cela même nous donner le sentiment naturel de la vérité.

« La virginité du cœur, que je crois essentielle pour ressentir un véritable amour dans sa force et dans sa pureté, peut être pervertie par des excursions trop insouciantes dans le royaume de l’imagination.

« Mieux vaut, disait Apolionius, entrer dans une petite chapelle pour y voir une statue d’or et d’ivoire que dans un grand temple pour y trouver une grossière figure en terre cuite. Combien de fois, délaissant avec dégoût les prétendues grandes affaires des hommes, ne nous est-il pas arrivé de trouver des traces de visite des anges dans les scènes paisibles du foyer domestique !

« Comme l’amitié est représentée dans la littérature d’une façon variée ! Quelquefois les deux amis, séparés par la distance, allument des signaux pour s’apprendre qu’ils sont constans, vigilans, et qu’ils ont trouvé le bonheur dans leurs demeures respectives. D’autres fois, ce sont deux pèlerins qui s’en vont par différentes routes honorer le même saint, et qui se rappellent mutuellement combien ils ont donné d’aumônes, comment ils ont appris la sagesse, à combien de châsses ils ont prié sur la route. D’autres fois encore, ce sont deux chevaliers qui se disent adieu en pressant leurs mains sans taches, qui chevauchent chacun dans le sentier préféré pour témoigner de leur esprit noblement audacieux, et redresser les torts dans tout l’univers, et qui se rencontrent encore pour se prêter un secours inespéré dans une heure de péril, ou pour partager, pleins d’une joyeuse surprise, un frugal banquet sur l’herbe de la pelouse, en face des clairières de la forêt. D’autres fois enfin, ce sont les possesseurs de deux propriétés voisines qui ont des entrevues le soir pour se communiquer leurs plans et leurs espérances, ou pour étudier ensemble les étoiles ; si l’un d’eux est occupé, il le déclare simplement ; ils partagent cordialement leurs joies, échangent franchement le blâme et la louange, et se font part de leurs gains en toute bonne camaraderie de voisinage. »


Les connaissances littéraires de Marguerite étaient nombreuses et variées : les littératures française, italienne, espagnole, anglaise, allemande, lui étaient familières, sans parler des littératures latine et grecque, dont son enfance avait été nourrie ; elle aimait et sentait les arts plastiques, mais la musique était l’art préféré par elle, et Beethoven, aux mânes duquel elle adressait des lettres enthousiastes, folles et passionnées, — comme Bettina en écrivait à Goethe vivant et presque présent à ses côtés, — était le maître qui allait pour elle avant tous les autres, avant Platon et Shakspeare, avant Cervantes et Jean-Paul. Le fonds de sa science est d’ailleurs tout germanique ; c’est à la philosophie