Page:Revue des Deux Mondes - 1853 - tome 3.djvu/635

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importans, fut en position, sinon de bien juger les événemens, du moins de les étudier de près. Comme la plupart des hommes, il commença par l’ambition pour finir par le désenchantement, et de la sorte sa vie se partagea en deux périodes distinctes, l’une mondaine et même un peu turbulente parfois, l’autre sévère et absorbée par les devoirs de l’épiscopat. Il en résulte qu’il touche par ses souvenirs aux choses les plus opposées, à Molière, à Mme Henriette d’Angleterre, à la révocation de l’édit de Nantes, au siège de Bordeaux par le duc de Vendôme, et à la réforme des couvens du diocèse d’Aix. L’anecdote qui concerne Molière rectifie quelques erreurs relatives aux premières années de la carrière dramatique de ce grand écrivain, alors qu’il n’était encore que directeur d’une troupe ambulante. Dans un ordre de faits tout différent, les détails qui se rapportent à la mort de Mme Henriette d’Angleterre complètent la relation écrite par un chanoine de Saint-Cloud, M. Feuillet, qui assista la princesse dans ses derniers momens. Les pages consacrées par Daniel de Cosnac au récit de cette mort si éloquemment pleurée par Bossuet, et dont le mystère ne sera jamais éclairci, ces papes, disons-nous, sont très touchantes. Le 29 juin 1670, à cinq heures du soir, Madame fut saisie de douleurs atroces. Elle comprit, par la violence du mal, le danger de sa situation, et son premier soin fut de demander le crucifix sur lequel la reine, sa belle-mère, avait rendu le dernier soupir. Elle y attacha ses lèvres, et bientôt, mêlant ses prières et ses larmes, elle exprima en termes simples et pleins d’onction ses regrets de n’avoir pas mis en Dieu seul toute sa confiance. Le roi vint la visiter, mais il avait le cœur si serré qu’il put à peine lui adresser quelques mots. — Ah ! monsieur, dit-elle, ne pleurez pas, vous m’attendririez. Vous perdez une fort bonne servante. — A onze heures du soir, M. Feuillet lui administra les secours de la religion. « Il lui parla, dit l’auteur des Mémoires, avec beaucoup de force, l’exhortant à s’humilier sous la puissante main de Dieu, qui allait anéantir toute cette trompeuse grandeur. — Vous n’êtes, lui disait-il, qu’une misérable pécheresse, qu’un vaisseau de terre qui va tomber et qui se cassera en pièces. — Monsieur, pendant ce temps, avait fait prévenir Bossuet. — Madame, l’espérance ! dit le prélat en entrant dans la chambre. — Je l’ai tout entière, répondit-elle, je suis soumise à Dieu. » Bossuet se prosterna pour prier, et ne cessa de consoler et d’exhorter la princesse jusqu’au moment où sa main glacée laissa tomber le crucifix. « Ainsi, dit l’auteur des Mémoires, ainsi mourut à l’âge de vingt-six ans, qu’elle avait accompli depuis quelques jours, cette princesse plus grande par son esprit et par son cœur que par sa naissance, sans avoir jamais témoigné dans une telle surprise aucun trouble, aucune faiblesse, non plus qu’aucune ostentation. Tout ce qu’elle disait venait naturellement et sans effort, et on ressentait en la voyant et en l’écoutant que c’était son cœur qui parlait. Toute la France, qui la regretta au dernier point, fut édifiée de sa piété et étonnée de la grandeur et de la fermeté de son courage. »

La partie des Mémoires de Cosnac relative aux rigueurs exercées contre les protestans après la révocation de l’édit de Nantes présente quelques détails nouveaux. En ne prenant les choses que du point de vue politique, on se demande comment un gouvernement qui avait donné tant de preuves