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vu l’idée bourgeoise de 89 aboutir par les ardentes excitations de la tribune à l’idée démocratique de 92, et le pouvoir changer de base en passant de l’intelligence au nombre du suffrage indirect et restreint au suffrage universel. Le régime des assemblées délibérantes avait abouti non à la liberté régulière, mais à l’anarchie : on avait échangé la souveraineté des cours pour celle des rues ; du boudoir de Mme de Pompadour, l’autorité était passée aux mains des tricoteuses, et le régime des lettres de cachet avait été remplacé par celui de la terreur. On espérait autre chose au début de la révolution, et les déceptions survenues prouvaient moins contre tant de généreuses aspirations que contre les événemens qui les avaient détournées de leur cours. En l’an VIII comme en 1789, après les scènes de l’Orangerie comme après celles du Jeu de Paume, l’on persistait donc à croire qu’il y avait un milieu possible entre le gouvernement des cours et celui des clubs, entre la souveraineté sans contrôle des princes et la sauvage tyrannie des masses. Si en l’an III, lors de l’institution du régime directorial, on avait tenté un premier retour vers l’administration du pays par les hommes de modération et de lumières, et si l’on avait substitué la souveraineté parlementaire partagée au despotisme de la convention, cinq années d’expérience venaient de prouver qu’une impuissance universelle était sortie de cet antagonisme de tous les pouvoirs, et que pour résoudre le problème il fallait le poser autrement. Recommencer, en s’aidant de l’expérience acquise, ce qui avait échoué en l’an III, lorsque la France échappait à la hache des terroristes ; fonder enfin un pouvoir assez fort pour rendre inutile la violation périodique des institutions fondamentales, assez concentré pour que son action politique et militaire amenât bientôt entre l’Europe et la révolution française régularisée dans son cours une pacification définitive : telle fut au vrai la pensée de l’an VIII. C’est parce qu’il sut s’en inspirer en la reproduisant dans tous ses actes, en la colorant de l’éclat de sa pittoresque parole, que l’auteur du 18 brumaire vit toutes les mains applaudir à son audace et toutes les barrières s’abaisser devant lui. Ce jour-là, Bonaparte avait été le bras de la France.

Cette révolution faite contre de vieux jacobins émérites, lassés plus que convertis et plutôt sceptiques que modérés, fut le triomphe de tous les intérêts conservateurs et des bonnes traditions domestiques ; ce fut surtout celui des espérances pacifiques sur les tentatives de conquêtes et de propagande démocratique, tentatives étendues par le directoire sur une plus vaste échelle que par la convention elle-même. On entendait faire sortir de cette crise une paix honorable, fondée sur l’équilibre de l’Europe, en même temps qu’un gouvernement modéré, fondé sur l’équilibre des pouvoirs. Il suffit de se