Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 5.djvu/659

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Un arrêté des consuls provisoires, rendu dans l’ardeur de la lutte du sein de laquelle leur gouvernement était sorti, avait, par mesure de sûreté publique, condamné à la déportation trente-huit individus, et dix-huit à la détention à l’intérieur. Sur cette liste figuraient des hommes dont plusieurs avaient acquis dans nos plus tristes journées une célébrité sanglante : ils ne méritaient ni n’obtenaient à aucun degré l’intérêt des gens de bien ; mais ces hommes avaient cessé d’être à craindre depuis qu’un bras puissant présidait aux destinées de la France, et des proscriptions sans jugement contrastaient tellement avec les pensées réparatrices qu’entretenaient en ce moment le gouvernement et le pays, que cette double considération fut assez forte sur l’opinion et sur le pouvoir pour décider les consuls à suspendre l’exécution d’un arrêté qu’ils se virent conduits bientôt après à rapporter formellement.

Le gouvernement directorial avait attaqué le droit de propriété par l’emprunt forcé progressif, comme il avait violenté la liberté des citoyens par la loi des otages, sans échapper ni à la pénurie ni à la faiblesse. L’emprunt forcé, aboli aux applaudissemens de toutes les classes de la société, fut remplacé par quelques centimes ajoutés au principal des contributions. L’argent et le crédit, qui suivent la confiance et qui la doublent, avaient cessé d’ailleurs de manquer à un pouvoir assez hardi pour toucher à tous les abus et assez sage pour respecter tous les droits. Les capitaux, qui avaient résisté si longtemps à l’oppression et aux menaces, s’offrirent d’eux-mêmes. À la place de papiers discrédités qui avaient atteint à leurs sources la richesse et l’honnêteté publiques, on vit avec une indicible joie reparaître en abondance le numéraire, seul gage d’échange accepté par les populations. La perception des deniers publics, opérée jusqu’alors par entreprise, fut concentrée aux mains de receveurs-généraux, dont l’institution ne tarda pas à être suivie de celle des receveurs d’arrondissement. Les obligations émises par ces banquiers de l’état, jusqu’à concurrence des sommes garanties par la rentrée mensuelle des contributions, furent accueillies par la confiance publique, qui depuis si longtemps s’était retirée de tous les pouvoirs. La caisse d’amortissement fut instituée pour soutenir le cours des chefs de l’état, et bientôt après ce vaste ensemble était couronné par la création de la Banque de France, établissement admirable, qui, dans le cours d’un demi-siècle traversé par tant de vicissitudes, a rendu d’immenses services au pays, sans compromettre jamais les nombreux intérêts privés qu’il a mission spéciale de sauvegarder.

Mais ce beau mécanisme financier serait demeuré à l’état de lettre morte, si l’administration locale sur laquelle il s’appuyait n’avait reçu, comme l’état lui-même, une impulsion puissante et féconde.