Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 5.djvu/889

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elle exprime le besoin d’un entretien où elle puisse épancher son cœur ; mais cet entretien, nous ne l’entendons pas, et les lettres qui sont sous nos yeux n’en retiennent qu’un reflet obscur, des allusions si voilées, que l’œil le plus curieux et le plus pénétrant y surprend à peine quelques traits incertains. Ce qu’on saisit parfaitement dans cette longue correspondance, c’est le caractère des deux amies, leurs occupations, leurs opinions, leurs petites querelles, leurs raccommodemens, leur vie intime : toutes deux spirituelles et aimables, celle-ci curieuse encore et affairée dans la solitude, et mettant la main dans tout du fond de sa retraite ; celle-là ayant véritablement renoncé au monde, n’y tenant plus que par ses devoirs, mais laissant paraître encore ce naturel charmant que la dévotion et le chagrin n’ont pu détruire ; aussi dévouée en amitié qu’elle l’avait été en amour, donnant toujours mille fois plus qu’elle ne reçoit ; d’une générosité et d’une délicatesse dans les sentimens quelquefois poussée jusqu’à la subtilité, et opposant aux négligences ou aux ombrages de son amie une douceur d’ange, comme diraient encore ici Mme de Motteville et Mlle de Vandy[1].

Nous donnerons d’abord quelques billots assez insignifians, mais qui plaisent encore par la façon dont ils sont tournés : ils trahissent partout la grande dame et la femme d’esprit.


« Vous avez des bontés qui me sont si sensibles et qui font une si profonde impression sur mon cœur, que je ne puis m’empescher de vous escrire encore ce petit mot pour vous reconfirmer[2] ce que je vous ai mandé par ma dernière lettre, je veux dire que je suis sur le point de partir. Je crois que cette nouvelle vous donnera de la joie. On ne peut en vérité avoir une plus grande envie de vous voir que j’en ai. »

« … Je vous assure qu’on s’ennuie furieusement de n’ouïr point parler de vous, surtout quand il n’y a pas longtemps qu’on vous a vue ; car Dieu sait comme on se raccoutume à vous, et tout ce que cela fait souffrir à ceux qui ont regoûté[3] le plaisir de voire conversation… »

« Je suis enrhumée à mourir, et je vous assure que j’en suis quasi aussi faschée par ce que cela m’empesche de vous voir les jours que mes tracas me laissent libres, que par l’incommodité que j’en ai. J’espère que ces deux jours-ci, où je ne sortirai point du coin du feu, me désenrhumeront et me mettront en estat de vous voir la semaine qui vient. J’en meurs d’envie, car on a mille choses à vous dire. Au reste, je suis bien faschée d’un mot que vous avez dit de moi, que vous ne viviez plus que d’aumosnes. Hélas ! au lieu de

  1. Voyez notre série sur Madame de Longueville, livraison du 15 mai 1852.
  2. Reconfirmer. La langue était alors bien plus souple qu’aujourd’hui et se prêtait beaucoup plus à des compositions et combinaisons nouvelles, pourvu qu’elles fussent naturelles. Nous en venons bientôt des exemples plus curieux.
  3. Se raccoutumer, regoûter, compositions de mots parfaitement naturelles, commodes et agréables. Dans une autre lettre : « M. de Montausier a sollicité, puis il a désollicité. »