Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 5.djvu/896

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


première fois qu’on osait ainsi prévenir la postérité, et mettre à nu ses contemporains à leurs propres yeux. Il est même à croire que La Rochefoucauld ne forma pas véritablement ce dessein, et qu’on imprima ses Mémoires malgré lui ou à son insu ; mais il les avait beaucoup laissés courir, et il ne se lavera jamais de la honte d’avoir si mal gardé les secrets d’autrui. Le succès et aussi le scandale furent immenses. Le duc de Saint-Simon, le père du grand écrivain qui nous a conservé cette anecdote[1], irrité qu’on lui imputât d’avoir jamais songé à trahir le parti du roi, courut chez le libraire, et écrivit de sa main sur tous les exemplaires à l’endroit qui le regardait : l’auteur en a menti. La Rochefoucauld dut dévorer cet affront. Le prince de Condé, dont le portrait n’était pas flatté, se plaignit et menaça. Il n’y eut qu’un cri contre ce qui concernait Mme de Longueville. Une femme livrée ainsi à tous les regards dans sa vie la plus intime et dans toutes ses fautes, de son vivant, du vivant de son mari, en face de ses frères, et par celui qui avait le plus profité de ses faiblesses, et encore une telle femme, si douce dans la prospérité et alors si humble et si pénitente ! La conscience publique se souleva, et La Rochefoucauld ne se put dispenser de désavouer formellement ses Mémoires. Une copie de ce désaveu se trouve dans les portefeuilles de Valant[2]. En voici les passages les plus importans : « Les deux tiers de l’escrit qu’on m’a monstré, et que l’on dit qui court sous mon nom, ne sont point de moi, et je n’y ai nulle part. L’autre tiers, qui est vers la fin, est tellement changé et falsifié dans toutes ses parties et dans le sens, l’ordre et les termes, qu’il n’y a rien qui soit conforme à ce que j’ai escrit sur ce sujet là ; c’est pourquoi je le désavoue comme une chose qui a été supposée par mes ennemis ou par la friponnerie de ceux qui vendent toute sorte de manuscrits sous quelque nom que ce puisse estre. Mme la marquise de Sablé, M. de Liancourt et M. Esprit ont vu ce que j’ai escrit pour moi seul ; ils savent qu’il est entièrement différent de celui qui a couru, et qu’il n’y a rien dedans qui ne soit comme il doit estre dans ce qui regarde M. le Prince. M. de Liancourt le lui a témoigné, et il en a paru persuadé… Il faut aussi dire la même chose pour ce qui regarde Mme de Longueville… » Ce désaveu si net était un mensonge nécessaire, et il ne peut tromper que ceux qui voudraient absolument être trompés[3].

  1. Tome ier, p. 91.
  2. Tome II, p. 168. Voyez M. Petitot, dans sa notice sur La Rochefoucauld, en tête des Mémoires, t. LI de la 2e série de la collection.
  3. M. Petitot n’est pas de ce nombre : « Il est permis de douter de la sincérité de ce désaveu… Il paraît que le véritable motif de la démarche de La Rochefoucauld fut la crainte de déplaire au prince de Condé et à la duchesse de Longueville, sa sœur, sur lesquels il s’était exprimé fort librement. » Tome LI, p. 326.