Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/1253

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jamais à toucher le sol, et qui glisse sur la surface des réalités sans sortir de leur sphère. Vouloir les traduire avec la prétention d’en communiquer la facilité naïve et molle, ou l’élégance concise et harmonieuse, serait aussi inutile que si l’on essayait de traduire notre La Fontaine en anglais ou en allemand. C’est pourquoi nous laisserons de côté la question d’art pour rester dans la pensée plus historique qui nous a guidé dans ce travail. Si petits et si rares que soient ces débris, ils peuvent cependant, rapprochés de l’histoire, répandre assez de lumière sur la crise morale, sur la situation de décadence et d’attente de la société grecque au temps de Ménandre. Nous les considérerons sous ces trois aspects principaux : la vie de famille, la vie civile, et l’idée générale qu’on se faisait de la vie humaine.

Dès que la comédie voulait aborder la vie privée, il était impossible qu’elle ne pénétrât pas dans l’intérieur de la famille, pour tirer au grand jour les incidens sans nombre qui l’agitent, et qui remplissent une si grande partie de la vie humaine. L’amour, le mariage, la condition des femmes, la dot, l’autorité paternelle, l’éducation des enfans, les héritages, remuent tant de passions, et font jouer les caractères sous tant d’aspects, que jusqu’à nos jours la comédie n’est presque plus sortie de ce cercle ; mais au temps de Ménandre, la peinture de la vie de famille avait un intérêt beaucoup plus grand encore. La matière était non-seulement nouvelle ; elle répondait à une véritable révolution qui s’opérait alors dans la constitution de la famille. La situation de la femme allait changer, la famille ancienne allait se transformer, la clôture du gynécée allait être détruite, et cette révolution civile et morale est assurément l’une des plus importantes qui se soient accomplies ou préparées à cette époque, qui n’était elle-même qu’une générale transformation.

L’état de la femme, réglé par les mœurs et non par les lois, se résumait, aux temps homériques, en deux points principaux : la mère de famille était chargée du gouvernement intérieur de la maison, ce qui est conforme aux indications de la nature même, et de plus elle vivait retirée dans la partie la plus sûre et la moins accessible des bâtimens, ce qui était une suite de la vie tumultueuse et pleine de dangers des siècles héroïques, pendant lesquels ces mœurs s’étaient formées. Il n’y avait rien là toutefois d’absolu ; cet isolement de la femme ne tenait en rien du principe tyrannique de la famille orientale. La femme parait peu dans Homère ; cependant elle y vit libre, et sa retraite est plutôt de la dignité et de la prudence qu’une obligation positive. Elle a, dans les demeures de Priam et d’Ulysse, son habitation à part dans le fond du palais et aux étages supérieurs. Quand Pénélope descend dans la salle où les amans viennent d’insulter un étranger, elle appelle deux de ses