Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/1300

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rayonnante de beauté, j’ai tout demandé, j’ai tout obtenu, je vais tout emporter avec moi. »

C’est ici, à vrai dire, que commence le roman ; tout ce qui précède n’en est que le gracieux prélude. Ce Robert Schartel dont les théories sur le spiritualisme de l’art et la divinité de la poésie ont si vite gagné le cœur d’Elisabeth, est-il bien le guide qui convenait à cette nature délicate ? J’ai bien peur, hêlas ! que tous deux ne se soient trompés. Elisabeth, si passionnée qu’elle soit pour la poésie, ne pense pas que les créations de l’art puissent suffire à son âme et remplacer la foi positive ; au-dessus de ces figures immortelles qui peuplent les domaines de l’imagination, elle aperçoit les deux, dont les chefs-d’œuvre des maîtres reflètent plus ou moins la pure lumière, et l’art n’est pour elle qu’une forme visible, une forme charmante, mais imparfaite de cette beauté incommunicable qu’elle adore dans le christianisme. Hubert est un athée ingénieux et brillant, non pas un de ces athées d’autrefois qui se crèvent volontairement les yeux pour s’obstiner dans une négation impossible ; c’est un de ces athées ou plutôt un de ces panthéistes de l’Allemagne nouvelle qui ont détrôné Dieu dans le ciel pour le placer dans l’esprit de l’homme. Dieu est partout sous maintes formes différentes ; il est dans les mondes infinis qui roulent au-dessus de nos têtes, il est dans tout ce qui existe et dans tout ce qui vit, il est dans la pierre, dans la plante, dans l’animal, il est surtout dans l’humanité ; c’est là qu’il se retrouve enfin, et que, dépouillant sa première forme, la forme et la nature d’une substance indéterminée, il acquiert la conscience de lui-même et jouit de sa divinité laborieusement conquise. On connaît ces théories ; résumé du système de Hegel, elles ont fait leur chemin en Allemagne et sont presque devenues la foi commune de l’innombrable légion des lettrés. Chaque esprit y trouve ce qui lui plaît ; grossières chez les uns, subtiles chez les autres, elles se prêtent à la diversité des caractères et des dispositions natives. Ceux-ci y voient avec bonheur l’anéantissement des lois de la morale ; ceux-là croient y trouver le secret d’une moralité plus haute. Grâce à la culture raffinée de son intelligence, Robert appartient encore à ce dernier groupe, jusqu’à ce que la pratique de son système vienne donner à son orgueil d’humilians démentis. Quel lien est donc possible entre cette âme si naïvement religieuse et le panthéiste infatué ?

Robert nous explique tout d’abord ce qu’il veut faire d’Elisabeth. Quand il annonce son mariage à ses amis, il leur en parle avec ce mélange de grâce poétique, de curiosité philosophique et de profonde frivolité morale qui est le trait distinctif de son esprit. Il aime, et il exprime son amour en termes sentis ; cela ne l’empêche pas de disserter sur la place que devra occuper Elisabeth dans le giron de la