Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/410

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croyances et des idées. Un des thèmes habituels de ces intelligences, c’est la fécondité de l’avenir. À elles est l’avenir ; elles y marchent avec une sorte d’enivrement. Tous ces souffles qui traversent l’atmosphère d’une époque troublée, elles les aspirent sans savoir d’où ils viennent et où ils conduisent. Et cet avenir, qui est leur bien, comment le préparent-elles ? En commençant par immoler tout ce qui ne satisfait point leurs inquiétudes, tout ce qui n’est point d’accord avec leurs rêves et leurs caprices. Ce sont des imaginations à la fois ardentes et émoussées, faisant souvent plus de bruit que d’œuvres, ayant l’air de remuer beaucoup d’idées pour aboutir à un médiocre résultat, et se croyant l’expression suprême de la civilisation, parce qu’elles annoncent en style prophétique l’avénement de l’inconnu. Cette école existe dans la philosophie, dans l’histoire, et n’existe-t-elle pas dans la poésie elle-même ? Ces singulières tendances n’ont-elles pas laissé leur empreinte dans un récent volume de M. Maxime Du Camp, les Chants modernes, qui paraissent accompagnés d’une préface, sorte de manifeste de l’école nouvelle, de l’école de la jeunesse et de l’avenir ! M. Du Camp, comme beaucoup d’esprits de notre temps, a le sentiment des faiblesses de l’esprit littéraire et du trouble qui s’est introduit dans le domaine de l’imagination. Seulement il en cherche les causes là où elles ne sont pas, et il ne les cherche pas là où elles sont réellement. Il ne se fait pas moins d’illusion sur les véritables sources où l’esprit littéraire, où la poésie peut se rajeunir. Un des traits de l’école à laquelle appartient l’auteur des Chants modernes, c’est de ressentir le plus superbe mépris pour tout ce qui est du passé, et il faut voir comment M. Du Camp traite cette pauvre tradition littéraire, ceux qui la représentent ou ceux qui en ont le culte. l’auteur croit être bien nouveau en cela, et il n’est que l’écho usé, épuisé de l’inspiration qui, après avoir eu un moment d’éclat il y a trente ans, est allée se perdre et s’énerver dans tous les excès. En définitive, en jetant l’injure au passé, en proclamant sa mort, où l’auteur place-t-il donc cet avenir merveilleux auquel il prétend donner une poésie ? Vers quel monde veut-il que nous marchions ? Véritablement, ici il y a peu d’invention. Saint-Simon, Fourier, Owen, les vieilles religions qui se lézardent, les religions nouvelles qui naissent, les idées en travail, les transformations matérielles, l’électricité, la galvanoplastie, la photographie, la liberté, la démocratie, que tant-il encore pour caractériser ce monde idéal ! C’est la, selon l’auteur, que la poésie doit se rajeunir, qu’elle doit aller puiser des inspirations nouvelles, et M. Du Camp donne le panier l’exemple dans ses chants de la matière, où le gaz, le chloroforme, la locomotive se livrent aux monologues les plus éloquens, en célébrant le peuple aux vertus augustes. Il y a surtout un fragment précieux où se révèle naïvement ce triste esprit, c’est le sac d’argent. Pauvre sac d’argent que tout le monde poursuit et que tout le monde accuse ! C’est bien à tort cependant qu’on lui impute toutes les infamies commises en son nom : s’il ne va pas de lui-même chercher le malheureux qui souffre, sauver les affamés, secourir l’artiste qui attend, c’est qu’il n’a pas la liberté, c’est qu’il est enfermé dans la loi. Anéantissez l’héritage, dit-il, et vous verrez si j’ai du cœur ! L’auteur se trompe étrangement : le sac d’argent qu’il fait parler n’aurait pas plus