Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 11.djvu/1088

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fonde, c’était l’oncle qui leur avait donné tel nom; on voyait par la tendresse que le professeur leur témoignait la religion qu’il professait au fond du cœur pour son oncle. Quoique les animaux fussent empaillés, le naturaliste commençait par les caresser avant de les présenter au public : d’une main il prenait délicatement la planchette sur laquelle les singes étaient fixés, et de l’autre main il leur lustrait le poil, ainsi qu’un chapelier qui fait briller un chapeau à la vue d’un client. Je crus d’abord que le naturaliste montrait par ces caresses une passion réelle pour tous les singes, mais plus tard l’observation me démontra que c’étaient seulement les singes empaillés du vivant de son oncle qu’il affectionnait particulièrement. Il montrait même une animosité partiale contre certaines races. « Féroce et hideux mandrille! s’écriait-il en présentant au public un singe remarquable par ses tubérosités sur le nez et d’énormes narines, animal dégradé ! » Ces invectives déplacées prouvent la faiblesse de l’homme: le mandrille traité si brutalement n’était certainement pas plus laid que le singe rubicond, animal chauve, qui a les joues rouges comme un homme ivre et les fesses bleu de ciel; mais cet animal avait été envoyé des rives de l’Amazone au fameux oncle, et il jouissait des réclames du neveu, tandis que le mandrille insulté était au Muséum depuis la fondation. Sans patrons, regardé comme un orphelin, il était traité comme le sont trop souvent par une nouvelle mariée les enfans d’un premier lit.

Ayant compris ce manège, je ne m’arrêtai plus aux invectives que le professeur lançait contre les singes qui avaient été découverts par d’autres naturalistes que son oncle, et je leur fis une part égale dans ma curiosité et mes affections, qu’ils appartinssent au genre troglodytes ou au genre semnopithèque, microcèbe ou callitriche. Me dégageant des antipathies du naturaliste, je les enveloppai tous d’une même sympathie; ceux de Madagascar me plaisaient autant que ceux du lapon, ceux de l’Abyssinie autant que ceux des côtes de Malabar. Je commençais à prendre un vif intérêt au cours, émerveillé des traits d’intelligence que le professeur accordait aux singes: la comparaison de leur squelette avec le fameux squelette d’homme ricaneur qui se dressait près de la table du professeur me remplissait d’idées bizarres. Ne sommes-nous, pensais-je en m’en retournant, que des singes augmentés, un peu plus adroits, un peu plus embellis? Le professeur ne touchait cette corde qu’avec réserve; mais en comparant les vieillards endormis de la rue Copeau aux animaux élégans pleins de vie malgré l’empaillement, je trouvais l’homme quelquefois inférieur au singe, malgré les fameuses théories de l’angle facial. Un nègre menteur, pillard et voleur est-il plutôt notre frère que ces singes? Telles étaient les réflexions qui se