Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 11.djvu/1298

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« A. Eh bien ! c’est donc demain qu’on verra qui sera notre prince royal? — B. Personne n’a de doute à ce sujet.... Toutefois j’ai appris qu’on a longtemps travaillé à nous vendre à la Russie. — A. Les russophiles ont perdu cette fois. L’empereur Napoléon a décidé la partie. — B. En nous donnant un de ses meilleurs maréchaux, voulez-vous dire? — A. Oui, par bonheur pour nous. — B. Mais, dites-moi, que diront les vieilles dynasties? — A. Elles ont perdu dans la paresse et la volupté leur droit de primogéniture, et le mérite personnel a réclamé sa place. — B. Je vous avoue franchement que ce prince de Ponte-Corvo dont on parle tant ici m’est tout à fait inconnu. Donnez-moi donc quelques renseignemens à son égard. — A. Très volontiers.... Vous n’ignorez certainement pas que, sorti des rangs du peuple, il a bravement combattu pour la liberté. — B. Oui, j’ai entendu dire qu’il avait porté le mousquet.... — A. Dix grandes années, assisté à cent batailles, passé par tous les grades jusqu’à celui de maréchal inclusivement. Il a été fait général à Fleurus, prince à Austerlitz. Il commandait en chef à Binch, Heinsberg, Juliers, Roer, Maestricht, Würzbourg, Gradisca, Schleitz, Saalfeld, Passarge, Lübeck, Elbing, Braunsberg et Mohrungen. Ministre de la guerre, il a rendu les plus grands services à son pays. Il créait des armées comme par enchantement; le soldat n’était plus en proie à toutes les misères; il avait ressuscité la garde nationale; l’ordre et l’économie régnaient dans l’administration. Modération dans la fortune, bonté à l’égard de l’ennemi vaincu, sollicitude paternelle pour le soldat, voilà les vertus qui ont jeté sur le nom de ce héros un éclat immortel. — B. Je vois bien à présent que c’est un grand homme. On ne m’avait pas exagéré sa gloire.... Mais une autre question? Est-ce qu’il nous faut pour roi un héros? La Suède est pauvre et peu peuplée. Nous avons eu des héros et nous savons ce qu’il nous en a coûté.... — A. Vous n’y êtes pas, mon ami. Le prince de Ponte-Corvo déteste la guerre : il l’appelle la honte de l’humanité. Plus d’une fois il a encouru la disgrâce de Napoléon parce qu’il le pressait de traiter avec ses ennemis. Un jour, entr’autres, que l’empereur, avec ce ton impérieux qui lui est trop ordinaire, ne voulait pas écouter ses avis, Bernadotte, assure-t-on, brisa son épée, en jeta les morceaux aux pieds de Napoléon, et prononça ces paroles magnanimes : « Sire, après avoir servi comme soldat votre majesté, j’ambitionne aujourd’hui un plus bel honneur, celui de servir mon pays par les conquêtes de la paix. » — B. (avec émotion). Voilà ce que j’appelle du vrai patriotisme, voilà ce que j’appelle un homme vertueux ! C’est bien dommage que de si beaux traits ne soient pas plus généralement connus en Suède ! — A. Nos russophiles ont fait tous leurs efforts pour empêcher que le prince fût connu comme il le mérite, ils ont voulu le faire confondre avec les aventuriers de toute espèce. — B. On dit aussi qu’il est fort riche et qu’il a l’intention de faire de grands sacrifices en faveur de la Suède? — A. Par son économie et sa bonne administration. Je prince, il est vrai, s’est procuré une fortune indépendante, et l’on a beau- coup de preuves que l’argent, dans ses mains, n’est qu’un instrument pour faire de bonnes actions. Par exemple, il a consacré une bonne partie de ses revenus sur les mines d’Idria, en Carniote, à secourir les campagnes que la guerre avait ruinées dans le Frioul. Beruadotte est peut-être le seul des