Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/718

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s’abaissant et s’enorgueillissant trop de l’empressement que lui témoignaient les grands seigneurs, en bas, avec le maçon Pilleu, s’enorgueillissant trop d’être simple » et haut avec le peuple, » comme il dit, ne trouvant jamais son niveau et même ne le cherchant jamais, quoique son bon sens lui indiquât où il était. Mais en même temps que ces traits du séjour de Rousseau à Montmorency servent à nous faire comprendre le caractère de Rousseau, ils servent aussi, ne l’oublions pas, à nous faire comprendre le XVIIIe siècle et l’ascendant de l’esprit dans le monde, puisqu’il avait suffi à Rousseau de quelques pages éloquentes pour voir les grands seigneurs venir le visiter dans sa petite maison de Montlouis.

Il y aurait une comparaison curieuse à faire sur la manière dont Rousseau et Voltaire usaient, chacun selon son caractère, de cet ascendant qu’avaient les lettres dans le grand monde. Voltaire ne fuyait pas les grands seigneurs, il les fréquentait même volontiers ; mais il ne leur demandait pas l’égalité, comme faisait Rousseau avec le duc de Luxembourg ; il la prenait, ce qui est la seule manière de l’avoir. Ce qui faisait l’aisance de Voltaire avec les grands seigneurs, c’est qu’il avait à la fois du tact et de la hardiesse ; grâce à son tact, il savait ce qu’il fallait accorder au rang, et grâce à sa hardiesse, il s’accordait à lui-même ce qu’il devait. De plus, il avait vu de bonne heure les grands seigneurs. « Voltaire, que nous appelions autrefois Arouet, a été aussi de la société de M. le grand-prieur de Vendôme, dit M. d’Argenson dans son curieux livre intitulé les Loisirs d’un ministre, et dès lors je l’ai entendu appeler ce prince l’altesse chansonnière avec ce ton d’aisance qu’il a toujours pris avec les grands seigneurs [1]. » La société du Temple, c’est-à-dire celle de Vendôme et de son frère le grand-prieur, mêlée d’hommes de cour et d’hommes de lettres, livrée au plaisir et aimant fort la liberté de penser et de vivre, était celle où Voltaire avait fait son apprentissage du grand monde, et elle n’avait rien qui put le rendre fort cérémonieux : mais comme en même temps cette société se rattachait par tous ses souvenirs à Louis XIV et à l’ancienne cour, elle était de la bonne compagnie malgré ses mauvaises mœurs.

Il y a dans le génie de Voltaire et dans son caractère la marque originelle de la société du Temple, car en même temps qu’il est le plus libre des penseurs, il respecte et défend le XVIIe siècle. Il est à la fois le chef des philosophes du XVIIIe siècle et le panégyriste éclairé de Louis XIV. Le même homme dans le monde est l’ami et le familier des grands seigneurs, sans être leur domestique ou leur parasite. Il n’a envers les grands ni l’éblouissement ni l’envie des petites gens.

  1. Loisirs d’un ministre, ou Essais dans le goût de Montaigne, composés en 1736 par M. d’Argenson, tome Ier, p. 187 ; ouvrage intéressant et curieux d’un homme qui avait beaucoup de jugement et beaucoup de cœur.