Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/720

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aux sous-fermes et qui avaient fait déplacer Silhouette. » Il lui avait lu la Nouvelle Héloïse, qui n’avait pas encore paru ; il lui lisait maintenant l’Emile, « mais cela ne réussissait pas si bien, soit que la matière fût moins de son goût, soit que tant de lecture l’ennuyât à la fin. » Était-il vrai qu’à ce moment Rousseau inspirât moins de curiosité à Mme de Luxembourg ? C’est fort possible. Le premier engouement était passé ; mais l’habitude, cette grande attache de l’amitié, surtout chez les grands, allait venir. Les grands s’éprennent des gens de lettres par curiosité et s’y attachent par habitude, quand les gens de lettres s’y prêtent. Malheureusement les procédés lents et commodes du monde n’étaient point de mise avec Rousseau ; il crut qu’il devenait un ennuyeux dès qu’il se vit devenu un habitué. L’ombrage entra dans cette âme aisément soupçonneuse ; il pensa qu’il aimait le duc et la duchesse de Luxembourg, tandis qu’il était seulement pour eux un objet de distraction et d’amusement, comme les grands aiment à en avoir dans le vide agité de leur vie, et alors, avec ce rare et merveilleux mélange de sagacité et d’inquiétude qui fait le fonds de son génie et de sa maladie, il écrivit à Mme de Luxembourg cette lettre admirable et inopportune : « Que vos bontés sont cruelles, madame ! Pourquoi troubler la vie d’un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n’en plus sentir les ennuis ? J’ai passé mes jours à chercher en vain des attachemens solides. Je n’en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre. Est-ce dans la vôtre que j’en dois chercher ? L’ambition ni l’intérêt ne me tentent pas ; je suis peu vain, peu craintif ; je puis résister à tout, hors aux caresses. Pourquoi m’attaquez-vous tous deux par un faible qu’il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchemens des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous ? La reconnaissance suffirait-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner et ne se sent capable que d’amitié ? D’amitié, madame la maréchale ! ah ! voilà mon malheur ! Il est beau à vous, à M. le maréchal, d’employer ce terme ; mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous jouez, moi je m’attache, et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je hais tous vos titres et que je vous plains de les porter ! Vous me semblez, si dignes de goûter les charmes de la vie privée ! Que n’habitez-vous Clarens ? j’irais y chercher le bonheur de ma vie ; mais le château de Montmorency ! mais l’hôtel de Luxembourg ! est-ce là qu’on doit voir Jean-Jacques ? est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter » les affections d’un cœur sensible qui, payant ainsi l’estime qu’on lui témoigne, croit rendre autant qu’il reçoit ? Vous êtes bonne et sensible aussi, je le sais, je l’ai vu : j’ai regret de n’avoir pas pu plus tôt le croire ; mais dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression