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réunit les officians autour de l’idole. Alors aussi résonne la conque marine pareille au beuglement des taureaux, voix sonore et même terrible, qui semble celle des grands bœufs de pierre accroupis sous un reposoir en face du sanctuaire. Rien ne manque donc à ces brahmanes de campagne, dotés par l’état et insoucians de l’avenir. Ils ont le repos, premier des biens dans les climats dévorans où l’activité humaine perd le ressort de son énergie ; ils ont la satisfaction d’eux-mêmes, le libre exercice des facultés de l’âme et de l’esprit, et toutes les aises de la vie primitive. Non, rien ne leur manque en apparence, et pourtant, quand on les surprend dans l’intimité de leur existence païenne, on voit que dans ces âmes magnétisées et assoupies par le panthéisme, consumées par l’orgueil, il n’y a place que pour l’égoïsme. Le monde périrait autour d’eux, que leurs cœurs s’ouvriraient à peine à la pitié, car la charité est un mot vide de sens pour eux, et à la vue du christianisme, qui s’étend partout et envahit l’Asie, ils ne demandent pas même : Quid est veritas !

Le brahmane est donc partout dans la société hindoue ; mêlé à tous les rangs, à toutes les classes, mais demeurant toujours lui-même, il représente la tradition vivante, le culte ancien. La loi védique s’est personnifiée en lui ; par lui aussi, elle se perpétue immuable à travers les siècles. Jamais il n’exista chez aucun peuple une aristocratie aussi puissante ; la pauvreté ne lui fait rien perdre de sa noblesse, elle s’éternise en quelque sorte par l’hérédité, ne perdant rien de ses privilèges, qui sont consacrés par la loi civile et sanctionnés par la loi religieuse. Elle est le lien qui unit en une même nation les divers peuples de l’Inde. Qu’on la supprime, qu’elle vienne à disparaître, et les populations répandues des rives de l’Indus à celles du Gange, de l’Himalaya à Ceylan, cesseront tout à coup de marcher dans la voie qu’elles suivent depuis trois mille ans. La civilisation européenne fera des progrès rapides, et l’on verra, spectacle étrange assurément, les nations de l’Occident redonner la vie à cette race asiatique, ingénieuse, vive et sensible, avec laquelle elles ont tant d’affinités de langage qu’on en doit conclure une communauté d’origine.


II

Immédiatement au-dessous de la caste sacerdotale, qui est la tête et l’âme de la société indienne, se place la caste militaire, — celle des kchattryas, — qui en est le bras et le cœur. La loi écrite par les brahmanes n’a point confié à ceux-ci le gouvernement direct des peuples : le deux-fois-né, qui possède la toute-puissance spirituelle et morale, qui règne sur la création entière, n’a pas besoin d’exercer