Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/179

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Brahma, qui a créé tous les êtres par émanation[1]. D’autres penseurs vinrent ensuite qui, voyant commencer le monde par le fait même de la création, appliquèrent leur esprit à en comprendre la durée et à en prévoir la destruction. Le Dieu créateur ayant été relégué dans les profondeurs du ciel, sans action directe sur les créatures, le principe de la conservation des êtres se personnifia dans Vichnou, le dieu qui s’incarne pour sauver les hommes, et le principe de la destruction revêtit la forme de Civa, le dieu terrible, toujours prêt à accorder à ses adorateurs des dons surnaturels qui les rendent invulnérables, ou des armes divines qui les rendent victorieux. L’idée consolante d’une Providence qui veille sur l’homme et lui tend d’en haut une main secourable se trouva aux prises avec celle d’un principe aveugle, fatal, poussant à la ruine finale tout ce qui a été créé, et jusqu’aux mondes même ; Brahma, nous venons de le dire, restait en dehors du débat, à l’état de dieu neutre, dont les fonctions se bornent à produire ce qui est. Avec le temps, Civa et Vichnou, — dont le nom est prononcé une seule fois par Manou et comme en passant, — prirent la forme de deux divinités qui eurent leurs temples particuliers, et les sectes qui portaient leurs noms se partagèrent le monde brahmanique. C’est à l’époque la plus brillante de la secte vichnaïte que se rattache l’histoire des pieux héros dont les vertus et les exploits ont fourni le sujet des grandes épopées. Le dieu qui conserve les êtres, Vichnou, — et ceci mérite d’être remarqué, — prend pour amis les guerriers ; il s’entretient avec eux, il leur communique la science révélée, il s’incarne même dans leur famille, au point que la classe sacerdotale semblerait éclipsée par celle des rois, si les brahmanes, en rédigeant ces poèmes, n’avaient pris soin de leur propre gloire.

À travers ces événemens, et sans qu’on puisse lui assigner sa véritable place dans l’ordre des faits, on voit poindre une autre légende très importante, celle de Parâçou-Râma (Râma à la hache), brahmane suscité par Vichnou pour exterminer jusqu’à vingt et une fois la race des kchattryas ou guerriers qui opprimaient la terre. Qu’il y ait dans cette donnée une allusion à des luttes sanglantes et souvent renouvelées entre les brahmanes et les guerriers, c’est ce qui ne fait aucun doute. Peut-être convient-il d’y voir aussi le souvenir des révoltes du peuple âryen, excité par ses prêtres, contre une race étrangère, d’origine scythique, qui avait envahi l’Inde, celle des Hayas, dont le nom s’est conservé parmi les tribus du Râdjasthan. Toujours est-il qu’un moment arriva où les brahmanes,

  1. Il est ainsi qualifié dans le code de lois de Manou : « Le grand être, souverain maître de l’univers, plus subtil qu’un atome, aussi brillant que l’or le plus pur, et ne pouvant être conçu par l’esprit que dans le sommeil de la contemplation la plus abstraite. » Livre xii, st. 122.