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devenus très nombreux et répandus par toute l’Inde, prétendirent réduire à néant la caste des rois, affaiblie par les combats, mais toujours redoutable par la force dont elle disposait. La destruction des kckattryas ou guerriers a donc été proclamée comme un fait historique par les brahmanes, et ce fait est désormais un article de foi. Il en résulte que sur la surface du monde indien deux castes seules sont demeurées en présence, celle des brahmanes et celle des vaïcyas, la première et la troisième. Quant à la quatrième, celle des çoûdras, nous avons vu quel rôle infime lui a été assigné ; on peut dire qu’elle n’a pas d’existence, puisque tous les droits lui sont refusés.

Pour exercer une plus grande, une plus complète influence sur la nation hindoue, les brahmanes ont supprimé toute la caste des rois : il n’est plus resté qu’une aristocratie religieuse, régnant sans conteste sur le menu peuple, qu’elle est censée avoir délivré de l’oppression. Tous les souverains de l’Inde ne sont donc, depuis bien des siècles, rien de plus que des banquiers ou des laboureurs arrivés par aventure au rang suprême, des parvenus. Le brahmane se trouve mêlé à toutes les affaires ; il circule à travers la société indienne comme le sang dans les veines d’un corps ; la noblesse d’épée, au contraire, a disparu. Vrai ou non, l’anéantissement des guerriers est entré dans le domaine des faits qui se racontent et s’écrivent encore. Admettons, s’il le faut, que la noblesse guerrière, toujours en armes, toujours en quête d’aventures, qui purgeait l’Inde de ses ogres et de ses dragons, ait été détruite ; admettons qu’elle se soit éteinte comme a disparu la chevalerie et par les mêmes causes. Quand un pays est décidément conquis par la race immigrante, la caste militaire, réduite à déposer la lance et à délier son armure, ne se distingue bientôt plus de la classe paisible des habitans de la campagne qui vivent des produits de la terre : elle rentre peu à peu dans la vie commune ; mais avant de rentrer dans le sein même de la nation, la caste des guerriers, qui l’avait défendue et gouvernée, a eu son éclat, son ère de splendeur, parce qu’elle avait eu durant des siècles sa raison d’être. Dans ses momens d’aberration et d’extravagance, elle s’éleva parfois jusqu’à l’orgueil grandiose des titans. Les kchattryas ont leur histoire dans les légendes et dans les épisodes des poèmes, et c’est là que nous voudrions l’aller prendre, pour montrer ce qu’étaient les chevaliers de l’Inde, félons ou loyaux, dans leurs palais et sur le champ de bataille, dans leurs rapports avec les brahmanes et dans leurs rencontres avec les monstres de la forêt.

Theodore Pavie.