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de la princesse ; il n’était point monté et portait un sac sur le dos. La princesse frémit : elle avait vu sortir du sac un petit pied chaussé d’un brodequin. Ce sac renfermait peut-être le cadavre d’un de ses enfans. Sur ses instances réitérées, un montagnard consentit à ouvrir le sac. La petite Tamara s’y trouvait en effet, mais elle était pleine de vie et sauta au cou de sa pauvre mère. On l’avait attachée sur ce cheval pour qu’elle ne tombât pas, et le sac était destiné à la garantir contre les branches d’arbres. Malgré les prières de la princesse et les cris de l’enfant on ne consentit point toutefois à les laisser réunies ; on remit la petite Tamara à un montagnard qui l’emporta, et la princesse dut rester seule au milieu de ses gardiens. De cruelles souffrances marquèrent encore les quelques heures de marche qui la séparaient du camp de Pokhalski. Arrivée enfin devant la tour qui dominait les tentes de la petite armée de Chamyl, elle eut la surprise de se voir abandonnée brusquement par ses conducteurs, qui disparurent au milieu de la foule, craignant sans doute les reproches et les châtimens que le prophète ne leur aurait pas ménagés en apprenant leur brutale conduite. Quelques montagnards remarquèrent alors la malheureuse femme, qui n’avait pour tout vêtement qu’une chemise en lambeaux, dont la boue souillait les beaux cheveux noirs, et que ses pieds délicats, meurtris par des blessures saignantes, soutenaient à peine. Il se forma en quelques momens autour de la noble captive un cercle de guerriers à mines peu rassurantes qui attachaient sur elle des regards curieux et hardis plutôt que bienveillans [1]. La princesse se sentait défaillir, quand elle vit un homme en uniforme d’officier russe fendre la foule et venir à elle. C’était un de ses parens éloignés, le prince Ivan Tchavtchavadzé, qui, chargé de défendre un poste mal fortifié, à la tête de trente miliciens, avait été fait prisonnier par les cavaliers de Chamyl. Il conduisit la princesse dans l’étage inférieur de la tour, devant laquelle campaient les montagnards et s’élevait latente du chef.

Le spectacle qui s’offrit à la princesse dans la pièce sombre et humide où on l’introduisit était des plus tristes. Elle retrouvait là, il est vrai, sa sœur et la plupart des personnes qui l’avaient entourée à Tsinondale ; mais une consternation générale régnait parmi toutes ces prisonnières, assises ou couchées pêle-mêle sur le plancher. À la vue cependant de la malheureuse femme du prince David, cette douleur morne fit place à une émotion touchante. Une voix s’éleva et chanta, sur un des airs mélancoliques si chers au peuple géorgien, ces paroles improvisées : « Combien notre malheur est grand !

  1. Les Lesghes ont un extérieur beaucoup moins imposant que celui des Tchetchens ; ils sont généralement laids et grossiers. Ils composent le gros des troupes de Chamyl, dont les Tchetchens forment l’élite.