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fuyaient à travers les bois. Elle fit une chute pendant le trajet ; on la replaça sur un autre cheval, et on continua cette course désordonnée à travers des défilés impraticables jusqu’à la nuit. Alors on s’arrêta sur des plateaux.


« Les montagnards, dit l’auteur de la relation russe, disposèrent une couverture de cheval au pied d’un arbre pour la princesse, et s’étendirent à ses côtés, au milieu de leurs chevaux. Quelques-uns d’entre eux se mirent à manger du pain et de la viande ; ils en offrirent à la princesse. Celle-ci leur demanda à boire ; on lui apporta de l’eau dans un vase dont le goulot était fermé par une cartouche vide. Bientôt après, les montagnards s’endormirent ; ils paraissaient eux-mêmes accablés de fatigue. La princesse put se livrer à ses réflexions. C’est dans ce moment de calme, le premier dont il lui eût été donné de jouir depuis le matin, qu’elle apprécia toute l’étendue de son malheur. Il ne lui manquait plus que d’apprendre la mort de son mari, et alors elle restait seule, incertaine sur le sort de ses derniers enfans, entre les mains des barbares ennemis de son pays. Cette pensée affreuse l’accablait ; mais la Providence eut pitié de son désespoir. Au milieu du silence qui régnait autour d’elle, elle entendit tout à coup dans le lointain le chant doux et triste que les nourrices du pays ont coutume de faire entendre lorsqu’elles bercent un enfant. C’était la voix de la nourrice du fils de sa sœur, elle la reconnut. « Dieu soit béni ! se dit-elle, celui-là au moins n’est pas mort. » Peu d’instans après, une autre voix s’éleva derrière les arbres : « N’y a-t-il pas ici, s’écria-t-on, quelque chrétien ? Qu’il me réponde, j’irai vers lui ; je suis une pauvre abandonnée. » Celle qui prononçait ces paroles était Nina, une servante qui avait voulu à toute force se dépouiller de ses vêtemens pour en couvrir la princesse. Celle-ci appela, et Nina s’empressa d’accourir. Les Tchetchens dormaient profondément. Elle s’assit à côté de sa maîtresse. La nuit était froide, et le feu s’était éteint ; la princesse était à peine vêtue, et elle avait été mouillée jusqu’aux os dans la journée ; Nina la couvrit de son corps et resta ainsi pendant longtemps. Ces soins furent inutiles : c’était la fièvre qui faisait trembler la princesse. Tout en essayant de réchauffer celle-ci, Nina lui conta, entre autres choses, que lors du pillage de la maison les montagnards l’avaient traînée, en tenant un poignard sur son sein, dans toutes les pièces, pour lui faire indiquer les cachettes qu’ils supposaient devoir exister. Elle avait été emmenée la dernière de la maison. C’est ainsi que la princesse passa la première nuit de sa captivité. »


Le lendemain, on se remit en marche dès l’aube du jour. On arriva bientôt à une pente tellement raide, qu’il était impossible de la gravir à cheval. Chacun mit pied à terre. On ne pouvait atteindre le sommet de cette côte presque à pic qu’en s’accrochant aux broussailles semées ça et là sur le rocher. La princesse, retenue par deux de ses femmes, fut obligée de s’arrêter au milieu de son ascension. Un montagnard la menaça de son poignard pour la faire avancer, puis, la voyant près de défaillir, il la prit sur ses épaules. Au sommet de la colline, on fit une courte halte. Un cheval qui broutait l’herbe s’approcha